DEVONS-NOUS UN COQ À ESCULAPE ? (article de Jean-Pierre Fleury)

 

TRIBUNE LIBRE

DE

JEAN-PIERRE FLEURY, écrivain.

Emprunté ici:

https://lequichotte.wordpress.com/2017/01/12/en-defense-de-david-hamilton-devons-nous-un-coq-a-esculape/

DEVONS-NOUS UN COQ À ESCULAPE ?

… Déjà presque toute la région du bas ventre était froide ; découvrant son visage (car il se l’était couvert), Socrate dit et ce furent là les derniers mots qu’il prononça : « Criton, nous devons un coq à Esculape. Payez cette dette, ne soyez pas négligents. »

– Bien sûr, fit Criton, ce sera fait. Mais vois si tu n’as rien d’autre à nous dire ? »

À cette question, Socrate ne répondit plus rien ; au bout d’un petit moment, il eut un soubresaut. L’homme lui découvrit le visage : Socrate avait le regard fixe. Voyant cela, Criton lui ferma la bouche et les yeux…

(Platon, Phédon)

C’était au printemps 399 avant notre ère, dans la prison des Onze (les magistrats de la cité), en présence de plusieurs disciples et amis, Socrate venait de boire la ciguë (la grande ciguë, la plus virulente). Et ceci alors que la cité d’Athènes était au plus mal ; cinq ans auparavant, au terme des guerres du Péloponnèse, Athènes avait subi une grande défaite face aux Spartiates, qui imposèrent alors le régime dictatorial des Trente. Régime qui fut mis à bas quelques mois plus tard, non sans dommage « collatéraux » pour ladite démocratie athénienne (une démocratie à esclaves, il faut quand même le dire ; et une démocratie uniquement masculine ; enfin une forme de démocratie plus ou moins aristocratique).

Beaucoup attribuèrent cette défaite à une prétendue perte des valeurs traditionnelles. Des boucs émissaires furent rapidement trouvés : les philosophes. Ainsi furent brûlés des œuvres de Protagoras mort déjà depuis une vingtaine d’année, un homme qui doutait, un agnostique qui affirmait « des dieux, je ne sais ni s’ils sont, ni s’ils ne sont pas ». Il en fut de même des sophistes et de Socrate. C’était la chasse aux sorcières, en l’occurrence aux « mauvais philosophes ».

Un certain Mélétos auteur d’une Oedipédie et de chansons à boire, un curieux poète (délateur) qui n’est plus évoqué de nos jours que pour cet acte, accusa Socrate de ne pas reconnaître et de nier les dieux de la cité, de vouloir introduire une divinité nouvelle (ce qu’il nommait son démon – grec daimon – auquel il disait obéir), et de corrompre la jeunesse en en faisant de mauvais citoyens tels Alcibiade, Critias et Charmide, personnages connus et mal aimés de leur temps, même si sans doute jamais aucun ne reçut son enseignement.

Avant de mourir, il énonça donc cette phrase citée ci-dessus et restée célèbre qui a fait couler beaucoup d’encre et développer de multiples explications. Dans la mythologie grecque, Esculape, Esclépios en grec, fils d’Apollon, fut foudroyé par Zeus pour avoir ressuscité ou tenté de ressusciter des morts grâce au sang de la Gorgone qui lui avait été donné par Athéna, le sang coulé du côté droit qui est un remède merveilleux, tandis que celui qui a coulé du côté gauche est un poison violent. Il est cependant le dieu de la médecine, désigné sous l’appellation de « médecin irréprochable ». Le sang du coq comme le sang du côté droit de la Gorgone guérit du malheur, du malheur de vivre, d’être homme, de subir les maladies, les injustice des sociétés, et au final de se voir imposer la mort contrainte ou naturelle… chacun y voit la chose à sa manière.

***

De nos jours on peut être condamné aussi à boire la ciguë, du moins à des formes modernisées de la ciguë, ni plus ni moins efficaces que cette dernière. La forme même de jugement a pu évoluer également avec le temps ; c’est à la suite d’un procès, pendant lequel Sôkratês passa son temps à se moquer de ses accusateurs d’un mépris tout aristocratique, que Socrate fut condamné par un tribunal. Il fut donc condamné à se suicider si l’on peut dire.

De notre temps le jugement et la condamnation peut se faire à distance. Il suffit de tenir les principaux media et d’organiser une cabale odieuse, amplifiée par toute la valetaille des médiocres aigris et des anonymes haineux, crétins, ignorants.

Mais c’est là qu’est toute la subtilité (sic) des temps « modernes et progressistes », technologistes. Ceux qui accusent et ceux qui condamnent sont les mêmes. Ils ont toute la puissance de la nouvelle agora médiatique et audio-visuelle, tout le poids du développement des rumeurs, toute la complicité sordide et implicite de la populace versatile, imbécile et moutonnière. Celle qui un jour crie d’un seul chœur : « Je suis Charlie, vive la liberté d’expression »et qui le lendemain crie : « Salaud de violeur » en se faisant l’écho d’une rumeur diffamatoire et injurieuse, en direction d’un homme seul – David Hamilton – ne pouvant se défendre, jamais condamné pour viol, ni quoi que ce soit d’ailleurs ; et innocent de toute éternité. Que ça plaise ou non aux simples d’esprit et aux demeurés hargneux.

Media par ailleurs quasi officiels et d’essence totalitaire, bien que « privés », ne dépendant pas explicitement de l’État pour la plupart, qui ont d’acquis, tout le silence complice des autorités tant politiques que judiciaires.

Notre temps est ainsi foncièrement hypocrite et veule. C’est le temps béni des lâches qui insultent du fond de leurs studios médiatiques ; c’est le temps béni des anonymes qui, derrière un pseudonyme sur Internet, insultent et vouent aux gémonies l’individu qui n’est pas dans le moule ou qui est considéré comme déviant. En toute impunité ! C’est aussi le temps des « justiciers » auto-élus sournois qui agissent masqués ou dans l’ombre.

C’est le temps béni où il est « normal » de se suicider quand on dit craindre pour sa vie et que peu de jours avant on déclare vouloir porter plainte contre ceux qui diffament, insultent, traînent plus bas que terre ; où il est « normal » de se suicider en laissant entrouverte sa porte ; sans un mot à qui que ce soit, sans une lettre explicative ou un billet d’adieu ; où il est « normal » d’utiliser pour ce faire un sac en plastique. Certes, Socrate lui aussi se couvrit la tête avant de mourir mais ce n’est pas ça qui l’a fait mourir.

Et puis, l’a-t-on questionné ce sac en plastique ? Lui a-t-on fait cracher les pores et le morceau? Ou si vous préférez : l’a-t-on analysé scientifiquement ? Et puis encore, « il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée », dit-on ; mais que penser d’une porte entrouverte ?

Quoi de plus facile que de trouver l’adresse de la victime David Hamilton (et son numéro de téléphone) sur l’annuaire, de sonner à son interphone, de lui faire ouvrir sa porte sous un prétexte quelconque, puis, une fois chez lui, de le maîtriser (cet homme est âgé), de l’étouffer avec un coussin par exemple, de disperser des médicaments au sol pour ajouter à la confusion, de l’allonger à terre et lui mettre un sac sur la tête par souci de dérision, enfin de ressortir acte accompli, en laissant la porte entrouverte sur le palier de son immeuble, et quitter les lieux tout tranquillement et sans aucun dommage ?

Curieuse mise en scène d’une curieuse affaire, qui ne correspond nullement à cet homme discret, secret, solitaire que fut David Hamilton. À ce dandy. Le sac en plastique ne colle pas dans le scénario. Du résidu de pétrole quand on porte des habits de lin (même élimés comme disent les mauvaises langues), ce serait une espèce de faute de goût. Non, cela ne colle pas au tableau. Même s’il s’agit d’un « pochon »(comme on dit par chez moi) d’un magasin de luxe ou distingué. Et même si David Hamilton n’avait pas de ciguë sous la main.

Trois jours après la découverte de son corps, c’est la gazette pipole Closer, qui ayant eu accès (on ne sait comment) au rapport d’autopsie, déclare en premier (information uniformément reprise par tout le reste des media) que « le photographe de 83 ans est mort d’asphyxie, comme le révèle le rapport d’autopsie, et non pas après avoir pris des médicaments, comme le laissaient pourtant penser les premières informations disponibles. » Et ajoute : « le rapport d’autopsie a été envoyé au parquet et l’enquête a été clôturée ». Autrement dit, personne n’a cherché plus loin. Tout est normal ! Circulez, il n’y a plus rien à voir !

Pourtant France-Soir (du 30 novembre 2016) laisse échapper :  » Des faits qui n’écartent bien sûr pas la thèse du suicide… mais la rendent déjà plus incertaine. Elle reste de toute façon le scénario privilégié par les enquêteurs. »

On ne saurait dire mieux. Et donc, j’ai une question (mais malheureusement en l’air) : ça y est, c’est tout ce que disait le rapport d’autopsie ? Pas même quelque chose sur la date, voire l’heure probable de la mort ?

Et si tout était dit le lundi 28 novembre au plus tard, pourquoi l’enregistrement du décès n’est intervenu que le 9 décembre seulement ? Ceci fera l’objet d’un prochain article.

***

C’est ici que je voudrais dire à la suite d’Aragon, que…  » Rien n’est jamais acquis à l’homme, ni sa force / Ni sa faiblesse, ni son cœur. Et quand il croit / Ouvrir ses bras, son ombre est celle d’une croix ; / Et quand il croit serrer son bonheur, il le broie. / Sa vie est un étrange et douloureux divorce… »

Eh oui, il se dit que, peu de temps après la mort de Socrate, dans un revirement d’opinion parmi les dirigeants manipulateurs et la foule à la fois pleutre et vindicative, l’accusateur de Socrate, Mélétos fut mis à mort, tandis que celui qui le fit comparaître devant son tribunal, Anytos fut banni. Alors que Lycon, celui qui plaida contre lui devant le tribunal, semble avoir échappé à la répression. Du moins c’est ce que Maxime de Tyr, Eutyphron et Diogène Laërce affirment.

Il faudrait donc rappeler aux Mélétos et Anytos de David Hamilton que : succès d’hier, tort de demain, peut-être.

L’euthanasie des vieux déviants ou supposés tels, et sur simple dénonciation, n’est pas encore inscrite dans la loi ; le lynchage même médiatique n’est pas encore inscrit dans la loi ; la peine de mort (et c’est heureux) a été abolie en France, du moins, il paraît ; c’est donc inutile de la réintroduire sous une autre forme.

Madame Poupette Flament nous a cinglés de sa rage et déconvenue ; elle s’est déclarée « dévastée » par la mort d’Hamilton, mais pas pour ce que vous croyez; non, elle a uniquement craché sur ce mort en ajoutant que c’était un «lâche». Et ce qu’elle a fait, c’est quoi alors ? Je sais, une journaliste, une pigiste, une stagiaire (j’en ai parlé dans un article précédent) a été jusqu’à voir du «courage » (sic) dans cet acte…

Certes, Poupette et son pote n’ont pas dit : « Ah ! le bon temps des exécutions sommaires du Far West, oh ! le bon temps des lapidations proche-orientales, etc. »

Poupette et compagnie sont pour la solution hellène antique et stylée : le vrai suicide, le faux suicide, le suicide obligé, enfin dans tous les cas la peine de mort induite et provoquée, mais en dentelle. Nil sub sole novi. C’est bien pourquoi nous, les tendres, nous devons, tous ensemble, un coq à Esculape ; mais juste en pensée et en symbole.

Jean-Pierre FLEURY, écrivain.

Article emprunté au Blog lequichotte:

https://lequichotte.wordpress.com/2017/01/12/en-defense-de-david-hamilton-devons-nous-un-coq-a-esculape/

Note

(*)

« Pochon : Régional (surtout Ouest). Petit sac en toile, en papier ou en matière plastique. »

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