Jean-Pierre Fleury au sujet de « L’été n’arrive qu’une fois » de Sébastien Guillet

 

L’article original est ici:

https://lequichotte.wordpress.com/2017/05/12/camees-destive/

J’ai corrigé quelques fautes de frappe.

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Article de Jean-Pierre Fleury.

Oui, l’été ne passe qu’une fois, et nul « rab » dans le pot. Et c’est une fois bien passée (fanée comme une couleur, tamisée, filtrée comme la tisane) que l’on se dit que l’on a raté la trépassée. Ou l’attrait passé d’une époque de « ganailloux » comme on disait « de mon temps » en ma famille.

Rien ne convient mieux au style hamiltonien, ou plus précisément au goût de David Hamilton pour le passage discret, furtif de l’enfance à l’adolescence des jeunes filles (qui en nos contrées n’est nullement souligné de rites initiatiques collectifs comme c’est encore le cas dans les dernières tribus dites « primitives ») que le style documentaire. De mon enfance, j’ai le souvenir de ces courts-métrages de première partie de séance cinématographique qui me subjuguaient par leur thème, la prégnance de la musique (classique le plus souvent)et la voix détachée, à côté des images, de qui commentait, nimbé d’un brin d’Histoire, la beauté de l’un ou l’autre des châteaux de la Loire et de ses jardins. C’était souvent encore en noir et blanc. Mais l’écran était alors si grand dans cette antre feutrée et si vaste.

Eh bien, lorsque je regarde L’Été n’arrive qu’une fois, cette vidéo de Sébastien Guillet, je me retrouve dans la vieille salle, aujourd’hui désaffectée, de mon cinéma de quartier d’autrefois. Le Caméo d’avant sa dernière séance. Et c’est pour moi seul, Le Château du souvenir de Théophile Gautier : « Mais voici, blanche et diaphane, / La Mémoire, au bord du chemin ».

Les dictionnaires étymologiques me disent que « caméo » vient de l’expression anglaise : cameo appearance. Ceci désigne la brève apparition d’un personnage connu de tous dans le cours d’un film, généralement sans même que ce dernier ne se retrouve au générique. Un clin d’œil d’artiste. Alfred Hitchcock, par exemple, fut un adepte des caméos au sein de ses propres réalisations. Louis XIV et les « grands » de la Cour en furent d’autres, anachroniques, dans les comédies-ballets d’autrefois. Certains peintres également en leurs tableaux. Autrement dit, il s’agit d’une apparition de quelqu’un de distingué, d’oiseau rare, de qualité, ou supposé tel, d’un personnage connu. D’un bijou, d’une pierre fine si l’on peut dire, autrement dit d’un camée, camau en ancien-français, cammeo en italien.

Par leur jeunesse et leur beauté quasi naïves et si fraîches, et qui s’ignorent presque, frêles aussi, les personnages féminins des films de David Hamilton sont eux-mêmes des espèces de caméos, ou moins des caméos que des camées et camaïeux. Des sortes de plaisirs sucrés tels les « bonbons, caramels, esquimaux, chocolats… » aux entractes, des ouvreuses de cinéma d’un autre temps, en tailleur uniforme et petit chapeau. Des caméos qui en mon esprit sont toujours demeurés comme une forme condensée de « caramels » et d’ »esquimaux » d’un cinéma si lointain en un rite perdu d’autrefois.

La jeunette de David est jeunesse en robes à fleurs, amples tissus ou nus tissus ; la jeunette aux joliesses sans fard, peu de bijoux, et sans sourire même, ornements qui ne seraient en ces lieux que redondance ou mauvais goût. Seul pourrait l’agrémenter, peut-être, quelque strophe d’Émaux et Camées qui rappellerait que :

De grosses perles de Venise

Roulaient au lieu de gouttes d’eau,

Grains laiteux qu’un rayon irise,

Sur le frais satin de sa peau.

Oui, les filles que je contemple, qui me sont offertes en l’instant, qui défilent devant mes yeux sont celles de ma jeunesse. À cette différence près que les miennes de jeunes filles, jamais je ne les vis ainsi dénudées, si ce n’est en rêve, ou par erreur dans la rue ou à la plage, le temps d’un coup de vent sous une jupette, ou d’un soutien-gorge n’ayant pas grand-chose à soutenir et prenant la fuite. Instants volés et si vite envolés.

Mais comme les miennes, ces jeunes filles d’Hamilton sélectionnées (si je puis dire) par Sébastien Guillet à certains moment particuliers de films, et en clichés, sont muettes. Et en deuil même de leur jeunesse. C’est toute une distance, distance lancinante du temps passé, distance lancinante des moments ratés, distance annihilant tout discours banal. Celui du temps qui fond au cœur, en autant de réflexions intérieures, de réminiscences, de correspondances, de volontés perdues, d’un monde révolu. De jeunesse définitivement morte. Immature ; et qui n’a pas compris, alors, en tant de contingences, retenues, conventions stupides, le prix du temps perdu. Du beau, du seul beau temps perdu.

Et puis, il y a la musique tendre qui ajoute aux images et puis il y a le texte qui retient les yeux et caresse l’esprit de ses mots doux et veloutés. Avec brio, et en adéquation au sujet.

Mais il y aurait tant à dire, encore…

C’est Stéphane Mallarmé qui affirma comme chacun sait : « la chair est triste, hélas ! » Aussi, voudrais-je clore ici en redisant que la beauté, l’érotisme chez David Hamilton est d’une grande tristesse et montre à la fois la fuite du temps, le non-sens de la vie et le vide. Ou la tendresse et la fatalité mêlées. Il y a un côté presque sacré, religieux derrière tout cela. Enfin, c’est l’effleurement, la délicatesse ; l’exact opposé de la pornographie et des fantasmes vulgaires de la malheureuse et riquiqui Poupette.

Jean-Pierre Fleury

Article paru sur son blog.

J’ai corrigé ici diverses fautes de frappe.

 

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