De l’an 2018, an 1 après Weinstein, et de la prochaine disparition du sexe

Olivier Mathieu:

  • Le sexe va disparaître. Voilà, en quatre mots, exposée ma thèse

Jean-Pierre Fleury:

  • Elle fera sourire certains.

Olivier Mathieu:

  • J’ai l’habitude: je peux citer pas mal de choses que je disais déjà dans les années 1970, qui faisaient sourire et qui sont aujourd’hui des lieux communs. Je me souviens d’une fois, tiens, où j’en parlais avec Jean-Edern Hallier.

Jean-Pierre Fleury:

  • Et votre grand-mère, l’écrivain communiste Marie de Vivier, disait de vous dans le roman qu’elle vous a consacré en 1971 : « enfant initiatique ».

Olivier Mathieu:

  • C’est exact. Le sexe va disparaître, cela signifie qu’il va en effet être de plus en plus normé, de plus en plus contrôlé, de plus en plus déshumanisé. Tout pouvoir a-t-il toujours cherché à normer le sexe?  C’est un autre débat. Ici, dans un entretiens sur un blog, il me faut être bref. La règle est plus ou moins que tout pouvoir a cherché à normer le sexe. Tout pouvoir a cherché à éloigner le sexe. Dans la ville de Florence, aujourd’hui, on lit toujours les inscriptions en latin, près des monastères, qui exigeaient que les prostituées ne puissent pas passer dans leurs parages. Tout pouvoir a cherché à contrôler le sexe, à le récupérer, à le canaliser. Aujourd’hui, sous couvert de lutte à la prostitution, les pouvoirs de pas mal d’Etats ont cherché, cherchent et chercheront à interdire la prostitution. En Italie, la prostitution de rue a été éradiquée, (en tout cas on a cherché à l’éradiquer) et elle s’est massivement transportée dans les appartements des dames qui pratiquent « le plus vieux métier du monde ».

Jean-Pierre Fleury:

  • On parle de lutte contre le Sida, on parle de protection des prostituées.

Olivier Mathieu:

  • Si j’arrive à soixante ans sans avoir eu le Sida, mon opinion personnelle est – considérant ma « carrière » donjuanesque et le fait que je n’aie jamais enfilé un préservatif de ma vie, parce que je n’aime pas qu’on me dicte ce que j’ai à faire – qu’à condition de respecter certaines règles, en commençant par celle de ne pas se piquer à l’héroïne, je suis la preuve qu’il était relativement aisé de passer indemne, au moins pour un hétérosexuel strict comme moi, au travers du Sida.

Jean-Pierre Fleury:

  • Tous les goûts sont dans la nature, va-t-on vous dire.

Olivier Mathieu:

  • Je rectifie. Non, tous les goûts ne sont pas dans la nature.  Tous les goûts sont dans la culture. Dans la culture moderne, je trouve peu de chose à mon goût. Que tous les goûts soient dans la nature ou la culture, au demeurant, ne m’intéresse pas trop. Je parle des miens, de goûts. Il se trouve qu’en matière de sexe,  je ne suis pas très moderne.  Je suis plutôt « à l’antique », comme on dit en italien: all’antica. Par ailleurs, souvenons-nous d’Eros et Thanatos. Le sexe est lié, il doit l’être, il ne peut que l’être, à la mort. Et donc à la lutte contre la mort. J’ai honoré comme il le fallait, à ma façon, et sans causer de mal à quiconque, Eros et Thanatos.

Jean-Pierre Fleury:

  • Nous parlions de la protection des prostituées…

Olivier Mathieu:

  • Je peux être d’accord avec les personnes qui me diront qu’il faudrait lutter contre l’asservissement des prostituées, contre le proxénétisme, contre les maquereaux. Si une femme est contrainte à se prostituer, il y a là un délit et ce délit doit être puni. D’accord. Maintenant, quiconque connaît un peu la vie sait que l’extrême majorité des prostituées choisit ce métier. Si certaines personnes veulent gagner en une journée ce qu’une caissière de supermarché, la malheureuse, gagne en vingt ans, je pense que c’est leur affaire. La vie est faite de choix. Que chacun fasse les siens.

Jean-Pierre Fleury:

  • Revenons à votre thèse, « le sexe va disparaître »…

Olivier Mathieu:

  • La prostitution est mal vue pour deux raisons principales. Première raison, le sexe et le plaisir sont révolutionnaires, du moins ils peuvent l’être. Longtemps les Etats ont privilégié la monogamie pour d’évidentes raisons sociales, politiques et religieuses qui, globalement, allaient de pair. L’Etat préférait que monsieur baise bobonne, et (au moins officiellement) seulement bobonne, et puis tout le monde à confesse le dimanche. Tu n’auras pas d’autre Dieu, et tu n’auras pas d’autre bobonne. Simple mais efficace, ça a marché pendant longtemps. Et contrairement aux brèves parenthèses de progressisme post 1945, ça marche encore. Même la maîtresse de ces messieurs, ou l’amant de ces dames, est dans l’extrême majorité des cas encore inspiré par une vision monogamique du monde. L’homme moderne est monogame avec son épouse, et il l’est aussi à travers sa maîtresse. Il passe d’une monogamie à une autre. L’important pour l’Etat est en effet qu’il reste monogame dans l’esprit (dans l’esprit, comme on dit circoncis en esprit).

Jean-Pierre Fleury:

  • Et la seconde raison, selon vous?

Olivier Mathieu:

  • Les taxes. Le bon pognon. Ce que l’Etat reproche à la prostitution, bien souvent, c’est que ça ne rapporte pas du bon pognon à ses caisses. Un peu comme le hashich. Si l’Etat se préoccupait des poumons des citoyens, il interdirait purement et simplement  le tabac. L’Etat veut bien du tabac, mais pas du hashich. L’Etat veut bien de la prostitution, s’il l’encadre et si ça lui rapporte. L’Etat veut bien de la prostitution, s’il la contrôle.

Jean-Pierre Fleury:

  • L’obsession du contrôle s’est étendue à tous les domaines.

Olivier Mathieu:

  • Evidemment. Si vous employez une carte de crédit, si vous employez un téléphone, vous êtes horodaté. Si vous passez à un distributeur de billets ou à un péage d’autoroute, si vous allez dans un supermarché, quoi que vous fassiez et où que vous soyez vous êtes horodaté, photographié, filmé, enregistré, pisté. Cela ne fait que commencer et continuera, d’ici peu, je pense, par exemple par la suppression de l’argent liquide et par l’obligation du microchip sous la peau. Tous les prétextes seront bons, sécurité contre le terrorisme, santé… La liberté, c’est fini. On est au début de la fin de toute liberté… Ensuite, il y a la délation. Par exemple en Italie, les voitures des clients qui s’arrêtent auprès des dernières prostituées de rue sont photographiées et les amendes arrivent par la poste, dans la boîte à lettres et donc au domicile conjugal des « pécheurs ». La technologie vient à l’aide de la délation morale. Autrefois le curé prononçait son petit sermon contre la prostitution. Aujourd’hui, tout est laissé aux bons soins d’yeux électroniques. La technologie au service de la monogamie!

Jean-Pierre Fleury:

  • Quelles conclusions en tirez-vous?

Olivier Mathieu:

  • La lutte à la prostitution est une des forme de la lutte contre la liberté du sexe (et je vous répète que quand je parle de prostitution, je parle de prostitution entre deux personnes consentantes, donc d’une prostituée qui a  choisi ce métier par choix, pas sous la contrainte).

Jean-Pierre Fleury:

  • On va aussi vers un encadrement de plus en plus strict en ce qui concerne les relations sentimentales, quand il y a une différence d’âge. Qu’en pensez-vous?

Olivier Mathieu:

  • Quand je vois la jeunesse actuelle, je me demande dans beaucoup de cas par quel miracle, du jour au lendemain, beaucoup de jeunes (les garçons en particulier) deviendraient « mûrs » parce qu’ils ont dépassé de vingt-quatre heures leurs dix-huit ans. Par conséquent, je me demande pour quelle raison une supposée maturité devrait obligatoirement coïncider avec un âge donné. La tâche du législateur est très ardue, j’en conviens. En vérité, il faudrait juger au cas par cas. Ne parlons, si vous le voulez bien, que de l’hétérosexualité. Je n’ai pas eu le temps, au cours de ma vie, de m’intéresser au sujet de l’homosexualité. Je n’ai donc rien à en dire.

Jean-Pierre Fleury:

  • Fort bien, parlons de l’hétérosexualité.

Olivier Mathieu:

  • Il me semble avoir remarqué, par expérience personnelle, que les filles sont en général plus mûres que les garçons. Mais je peux me tromper et je ne tire pas de ma propre expérience des conclusions  pseudo-scientifiques. Ce que je dis est en tout cas que, si des relations amoureuses, affectives ou sexuelles sont évidemment impossibles – pour une  foule de raisons – avec des enfants, il y a  en revanche des questions à se poser quand l’une des deux personnes n’a pas encore atteint complètement la majorité légale. C’est là qu’il faudrait juger au cas par cas, en se demandant qui est l’aîné, qui est le cadet, quelle est la nature exacte de leur lien affectif, et surtout quel est le réel degré de maturité des individus en question. J’avoue qu’il m’échappe un peu pourquoi on poursuit, pourquoi on condamne – moralement, si ce n’est pas devant les tribunaux – un homme de quarante ou de soixante ans qui a une relation avec une adolescente de seize ou dix-sept ans, tandis que Crystal Harris et Hugh Hefner avaient respectivement 22 et 82 ans quand ils se rencontrèrent. On se moque des gens qui vivent dans un couple avec une grande différence d’âge lorsque l’une des deux personnes qui constituent ce couple est un « mauvais » aux yeux des « bons » autoproclamés. On reproche à David Hamilton (puisqu’il est mort et qu’on lui reproche tout, d’ailleurs!) d’avoir eu des relations officielles (dont un mariage) avec deux femmes plus jeunes que lui. Mais quand il s’agit d’Emmanuel et de Brigitte, ou de Johnny et de Laeticia, curieusement on n’entend plus siffler le choeur des vipères.

Jean-Pierre Fleury:

  • Que proposeriez-vous?

Olivier Mathieu:

  • Je proposerais aux gens de lire les livres de Roland Jaccard. Je proposerais que les animateurs de téloche cessent de jouer aux moralistes quand un homme et une femme s’aiment et qu’il y a  une grande différence d’âge entre eux. Je crois qu’il est préférable qu’une fille de dix-sept ans ait, si elle le désire, une relation avec un homme plus âgé, qu’elle aime et qui l’aime. Je crois que cela est préférable à un couple du même âge où aucun des deux n’aime l’autre.

Jean-Pierre Fleury:

  • Partout donc, vous voyez une disparition du sexe.

Olivier Mathieu:

  •  Les féministes misandres nous expliquent aujourd’hui, ou nous expliqueront demain que « les hommes » refusent de perdre leur « domination » sur la société, mais c’est un mythe. Il n’y a absolument pas de domination masculine. Cette idée est un mythe fabriqué de toute pièce, par les féministes justement. On veut culpabiliser les hommes, et ça marche très bien avec leur masse.  En vérité, hommes et femmes sont interchangeables dans la plupart des métiers. Grâce au mariage des homosexuels et des homosexuelles ils et elles sont interchangeables dans la famille. Si vous constatez que dorénavant, les techniques de fécondation pourraient permettre aux femmes de reproduire l’espèce humaine sans recours à un mâle abhorré; si vous constatez que la prostitution est l’objet de mesures d’interdiction; si vous constatez que la prostitution est toujours davantage normalisée… des prostituées qui payent leurs impôts dans des bordels gérés au vu et au su de l’Etat, comme dans les Eros center allemands, le sexe revu et corrigé par le capitalisme, je ne crois pas que cela aurait beaucoup plu à des habitués des péripatéticiennes comme Villon, Baudelaire, Nietzsche ou Pierre Louÿs, l’auteur des Chansons de Bilitis; si vous constatez que les relations entre gens d’âge divers sont le grand tabou de ce début de troisième millénaire. Quelle place va-t-il rester au sexe, en tout cas chez les hétérosexuels?

Jean-Pierre Fleury:

  • D’autant que l’Affaire Weinstein…

Olivier Mathieu:

  • Oui! Si vous constatez que, suite à l’Affaire Weinstein, il va devenir impossible et en tout cas assez risqué d’entrer dans un ascenseur avec une femme seule… Si vous constatez l’ensemble de tout cela, vous devez comprendre que le sexe va disparaître. Et que le féminisme actuel n’est plus, ou plutôt qu’il est moins que jamais porteur de liberté sexuelle. C’est un féminisme porteur, tout au contraire, de la mort du sexe. C’est un féminisme qui, plus encore que les plus bouchés des réactionnaires du passé, conduirait tout au plus à obliger les êtres humains au mariage et à la fidélité à vie. Or ici aussi, qui dit mariage à vie dit, dans la presque totalité des cas, absence de sexe. Le sexe est donc en train de disparaître. Voilà pourquoi on lui invente des ersatz: les robots sexuels, par exemple. Ou les « applications » pour téléphones pour faire l’amour, c’est-à-dire pour se masturber à distance. Mais le sexe humain, le sexe entre humains, le sexe entre hommes et femmes, si les choses continuent de la sorte, va disparaître purement et simplement. Et ainsi, dans le grand aplatissement de toutes choses en ce pauvre siècle, la vision chrétienne, la vision cléricale, une vision de catéchisme d’autres temps épouse parfaitement la technologie. La technologie va non pas augmenter mais renforcer le puritanisme, l’Inquisition, la censure, la normalisation des comportements. Le pape, au fond, parle exactement comme les starlettes de Hollywood… On en arrivera au même monde asexué.

Jean-Pierre Fleury:

  • Comment sera 2018?

Olivier Mathieu:

  • Qui a des yeux pour voir comprend que, depuis la campagne Time’s Up jusqu’à Cate Blanchett présidente du jury à Cannes (en mai 2018), le cinéma américain et mondial va proposer en 2018 une infinité d’héroïnes, de protagonistes, d’actrices. Les trois films aux Etats-Unis qui ont eu le plus de spectateurs ont tous des premiers rôles féminins. On veut un 2018 féminin, à commencer par Hollywood. Actrices femmes, cinéastes femmes, sujets féministes, campagnes féministes… Est-ce que vous savez aussi qu’Aux Etats-Unis, on veut faire de la Weinstein Company un « empire au féminin » où 51 % des parts devront appartenir à des femmes?… Voilà, « on » veut un 2018 féministe et misandre. Je n’ai pas dit: un 2018 féminin. Un 2018 féminin serait une merveille!… Non, on veut un 2018 pseudo-féministe, néo-féministe, un 2018 de féminisme misandre. Des actrices, aux Etats-Unis, y compris extrêmement jeunes, ont déclaré qu’elles étaient ravies de comprendre qu’elles n’avaient plus besoin des hommes. Or l’Europe suit, avec quelques années de retard, les modes des Etats-Unis…

Jean-Pierre Fleury:

  • Et en France, donc?

Olivier Mathieu:

  • Après quelques semaines ou quelques jours où l’on va en parler un tout petit peu moins, ça va recommencer. Toute cette promo est très bien organisée. La campagne de féminisme misandre va continuer et recommencer. Au cinéma, dans la presse, à la télé, et enfin au Parlement.

Jean-Pierre Fleury:

  • Et notre défense de David Hamilton, dans tout ça?

Olivier Mathieu:

  • Je croise les doigts pour que les rares personnes qui, en France, semblent avoir conscience de ce qui est en train de se passer veuillent bien relayer mes informations sur David Hamilton, et sur la mort de ce dernier. Car le malheureux et innocent David Hamilton, en France, a été le coup d’envoi de l’Affaire Weinstein. En d’autres termes, j’espère que mon livre sur David Hamilton, qui va paraître incessamment, trouve un écho. C’est la seule chance pour rompre la loi du silence… Mon livre arrive. Tout va se jouer maintenant.

Propos recueillis par Jean-Pierre Fleury, docteur en sociologie.

 

 

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