Moix, le néo-néant.

Nous vivons – il y a un certain temps, un temps certain que cela dure – à l’époque de la victimisation. La liste de ces victimisations serait très longue, depuis des siècles voire des millénaires. On pourrait la commencer par les martyrs chrétiens du Colisée et on finirait de nos jours. Victimisations effectives ou, dans certains cas, simplement présumées.

Quoi qu’il en soit, victimisations souvent fondatrices: les puissants États-Unis ont été créés par l’exil des victimes des guerres de religion, c’est-à-dire les adeptes de religions (principalement d’Angleterre, ou de pays d’Europe),  quakers, puritains, anabaptistes qui furent les pères fondateurs – entre autres – des communautés mennonite et amish de l’autre côté de l’Atlantique.

On est peut-être toujours un peu la victime d’un bourreau et le bourreau d’une victime: les premiers chrétiens se plaignaient de Néron; le christianisme a ensuite éradiqué et massacré les païens; les protestants en France ont été victimes des massacres de la Saint-Barthélémy. Etc.

La victimisation est sans doute inhérente et spécifique à l’humanité. Tandis que l’on s’enfonçait dans ce cycle des victimisations et des fondations provoquées par celles-ci, on a ensuite eu dans l’histoire de la littérature des livres, souvent de grands livres, qui narraient des victimisations individuelles et personnelles.

Comment ne pas songer à Vipère au poing d’Hervé Bazin? Ma foi, Hervé Bazin n’était pas un très grand écrivain. Pourtant, le récit du destin de Jean Rezeau, dit Brasse-Bouillon. notamment dans ses rapports avec sa mère Paule Pluvignec dite Folcoche, est de la très, très, très grande littérature si on compare cette oeuvre de 1948 avec le désert de la production littéraire de la fin du vingtième siècle et du début de celui-ci.

Hervé Bazin se plaignait de sa famille, comme Jules Renard s’était plaint de la sienne. Ici aussi, on tient volontiers à disposition de qui voudra une liste d’écrivains qui ont écrit des romans bâtis autour d’une victimisation de leur personne et de leur enfance. De nouveau, victimisations effectives ou simplement présumées (exemple rapide: il semble que Jules Renard ait été fort ingrat pour sa mère; j’en parlais longuement, il y a trente ou quarante ans, avec les plus grands spécialistes français de ce cher Jules Renard).

En 2019, on en est désormais arrivé à l’époque de ce que j’appellerai la néo-victimisation. Néo-victimisation d’une époque de néo-néant.

Je laisse aux pigistes de la presse gossip, à Madame Michu et à Monsieur Pipelet, de « réfléchir » à des questions pour eux ontologiques du genre de: est-ce qu’un tel a vraiment pris des baffes quand il était petit? Cela, c’est une question qui regarde sans doute les assistantes sociales, voire (si les faits ne sont pas prescrits)  la police.

Il ne m’intéresse pas du tout, moi, de savoir si un certain Yann Moix a eu une enfance « malheureuse », ou pas. Il ne m’intéresse pas de savoir qui, de lui ou de son papa ou de son frère, serait le « gentil » et le « méchant ». La chose a l’air de « passionner » la presse gossip, et deux ou trois présentateurs de téloche. Fiston accuse, papa nie, frérot contre-attaque, les copains des uns et des autres y vont de leur « témoignage ». Grand lavage de linge sur la place publique. Excellente campagne publicitaire, aussi. L’art de faire parler du néant. Le néo-néant.

Ce qui m’intéresse est la littérature. Du point de vue littéraire, les oeuvres complètes de Moix risquent de propulser Hervé Bazin sur l’Olympe  des génies universels auprès d’Homère, de Virgile et de Dante Alighieri.

Le monde moderne est bâti sur des idées fausses. Et la terminologie est viciée. Pour commencer, Moix n’est pas un écrivain.

La France, écrivait Paul Valéry en 1931 dans Regards sur le monde actuel, est  le seul pays où « le souci de la forme en soi  ait dominé et persisté jusqu’à notre époque. Un « écrivain », en France, est autre chose qu’un homme qui écrit et publie. Un auteur, même du plus grand talent, connût-il le plus grand succès, n’est pas nécessairement un « écrivain». Tout l’esprit, toute la culture possible, ne lui font pas un « style ».

Qu’il me soit permis de le dire, moi qui ai travaillé comme « nègre » littéraire dans pas mal de maisons d’édition parisiennes dans les années 1980: j’ignore si Moix écrit ses livres. Les cas sont infiniment nombreux, en tout cas, de petits personnages médiatisés qui ne les écrivent pas, et se contentent de les signer.

Si Moix se contente de les signer, il faut qu’il change d’urgence de ghost writer. S’il les écrit, il n’y a plus aucun espoir. Et donc, Moix est un homme qui publie des livres. Mais ce n’est certainement pas et ce ne sera jamais un écrivain.

Le tout petit monde des présentateurs téloches ou des animateurs radio est constitué d’un énorme nombre d’hommes et de femmes qui publient des livres, et ne les écrivent pas (ou pas complètement). Flavie Flament, par exemple, publie de temps à autre un mince bouquin. Je ne suis pas de ceux qui poussent le ridicule, l’ignorance ou la flagornerie jusqu’à dire que Flavie Flament appartiendrait à la catégorie des « écrivains ».

Moix, Flament et tant d’autres – épigones très lointains d’Hervé Bazin – ont trouvé le filon. Ils évoquent, dans des assemblages de feuilles imprimées et recouvertes de signes typographiques, des récits qui, avec la présomption cocasse d’être des « romans », portent des accusations improuvables au sujet de faits censés avoir eu lieu il y a trente ou quarante ans.

Ces bouquins peuvent avoir du « succès », pour reprendre un mot employé plus haut par Valéry.

Oui mais que signifie avoir du « succès », en France, en 2019? Un livre a du succès si les petits copains de l’auteur lui consacrent des articles flatteurs dans la presse. Les « critiques littéraires » sont soit des gens déjà publiés, soit des gens qui ne rêvent de rien d’autre que d’être publiés. En d’autres termes, des arrivistes passent de la pommade à leurs « chers amis » déjà arrivés.

Un livre a du succès s’il vend quelques dizaines de milliers d’exemplaires sur les étalages des « bonnes librairies » germanopratines et, surtout, surtout, surtout, sur les étagères des supermarchés de province. La littérature est devenue une affaire de publicité. Si tu as un gros éditeur qui fait de la grosse pub, tu fais de grosses ventes. Point final.

Plus  l’auteur est conformiste, plus il trouve facilement un éditeur, et plus des « critiques littéraires » (généralement incultes et illettrés) lui dressent des éloges dans leurs feuilles de chou (parfois tirées à des dizaines de milliers d’exemplaires) qui accueillent aussi des pubs pour l’oeuvre en question… Et là-dessus, une grosse polémique (peut-être réglée d’avance dans les moindres détails) ne fait jamais de mal.

Tout au bout de ça, on  a le peuple français. Le peuple français est un peuple dont 99, 99 % des gens qui le composent finissent désormais leurs phrases par un « quoi ». Couac! Couac! Couac! C’est l’ère du couac.

J’ai fréquenté des dizaines d’écrivains, d’éditeurs, de journalistes. Je dis très sérieusement que 99, 99% des Zintellos français sont incapables de se soumettre à une dictée de langue française, de celles du niveau certificat d’études d’il y a cent ans. Les Zacadémiciens aussi. J’ai été marié à une dame qui publie chez les plus grands éditeurs universitaires français, elle est bardée de doctorats. Elle ne sait pas conjuguer par écrit, sans faire douze fautes, les verbes être et avoir à tous les modes et temps. Dans mon entourage, encore aujourd’hui, combien de présumés « écrivains », « éditeurs », « intellos » dont l’orthographe et la syntaxe font pisser de rire!… Non, la France n’est pas « en marche ». Elle est mal barrée, la France.

Comment voulez-vous que réagissent des masses qui ne savent plus parler ni penser? Les masses qui ne savent plus parler ni penser allument – par réflexe – la radio le matin, et puis elles allument – par réflexe – la télé. Les masses voient que ça cause beaucoup de « l’écrivain » Moix et de son frère (tiens! lui aussi, selon la presse gossip,  « écrivain »).

Alors, les masses qui ne savent plus parler ni penser, et qui ne savent plus lire non plus, achètent les bouquins à Moix. C’est bon pour les chiffres de vente, ça, mon coco. Et puis les chiffres de vente, en cas de besoin, on peut toujours les gonfler. C’est le succès complet, M’sieur Moix! Bravo. Unique petit problème: toujours pas l’ombre, quand on parle de Moix, d’un écrivain ou de quoi que ce soit qui ait un rapport – même un vague rapport  -avec la littérature.

Tous ces déballages, toutes ces accusations improuvables, toutes ces délations, tous ces lynchages médiatiques, tous ces bouquins nullissimes, toutes ces polémiques publicitaires, voilà des modes émétiques.  Des écriveurs se branlent l’égotisme tandis que, du côté du public, ça réveille des fantasmes de voyeurisme. Je vois dans le Yann Moix d’hier et d’aujourd’hui un dessinateur médiocre, penseur de néant, pas écrivain pour un sou.  Après Orléans, il paraît qu’on va avoir Reims. Mais, euh, il ne va pas y avoir de la jalousie du côté de Brest, Nantes, Paris, Marseille, Bordeaux, et de toutes les sous-préfectures et de tous les bleds de France?

Moi, j’aurais un meilleur titre: Néo-néant. Moix, c’est le néo-néant.

Triste époque que celle d’une victimisation « littéraire », pseudo-littéraire, qui n’est même pas de la littérature. Aucun style. Des auteurs qui ne sont pas des écrivains. Le moixisme passera-t-il?

Triste époque que celle où David Hamilton qui fut, lui, une vraie victime, ne semble pas avoir droit au statut de victime…

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