« Dans le ciel », roman: quelques pages sur Giulietta, sept ans, « fillette david-hamiltonienne »

Roman « Dans le ciel », hors commerce, 172 pages, 12 chapitres

 

Introduction – texte intégral – du roman « Dans le ciel« .

 

Sur « Dans le ciel« , voir, sous la plume de Roland Jaccard : https://leblogderolandjaccard.com/2019/10/21/olivier-mathieu-un-gladiateur-face-a-la-mort/

 

 

Giulietta Risani

2 août 1940 – 6 décembre 1947

 

Printemps 2019.

 

« Mais elle estoit du monde où les plus belles choses
Ont le pire destin,
Et, rose, elle a vécu ce que vivent les roses,
L’espace d’un matin ».

(François de Malherbe).

« L’aptitude au bonheur n’est pas égale pour tous les hommes. Elle est plus forte, autant qu’il me semble, chez les médiocres que chez les hommes supérieurs ».

(Anatole France, La vie en fleur).

Cette introduction pourra être lue en écoutant les Variations sur le nom Abegg en fa majeur, opus 1, de Robert Schumann, par Clara Haskil.

Giulietta (collection privée)

Dans le ciel florentin, pas un bout de bleu ; au-dessus des toits, des nuages gris et sombres, presque noirs, pesants, gonflés de pluie, inquiétants. Je ne me lasse jamais de rendre visite, au Cimetière des Portes Saintes (Cimitero delle Porte Sante), aux tombeaux de Carlo Lorenzini et de Vasco Pratolini.
Ce jour-là, mon regard avait été attiré par une sépulture à laquelle je n’avais jamais prêté attention. Ce n’était pas la tombe d’un personnage célèbre, mais celle d’une petite fille morte à l’âge de sept ans.
Sur la dernière demeure de Giulietta Risani, il y avait sa photographie. Le cliché avait été pris peu après la seconde guerre mondiale, très probablement sur l’esplanade Michel-Ange (piazzale Michelangelo) qui surplombe Florence. Derrière Giulietta, on devinait les quartiers de la ville dévastés, éventrés par les bombes américaines.
J’avais été frappé par la délicatesse et la joliesse de cette enfant. C’était une charmante fillette brune. Elle avait des tresses de jeune fille david-hamiltonienne. Giulietta Risani, pour moi, ressemblait à une rencontre amoureuse. Choc au cœur. Bouleversement esthétique. Quelle importance qu’elle fût morte en 1947, treize ans avant ma naissance ? On peut tomber amoureux d’une personne dont on n’a jamais vu qu’une photographie. Et de quelqu’un qui est mort depuis longtemps.
Je m’étais juré de reconstituer l’histoire de cette inconnue. Je ne possédais pas beaucoup d’informations. Un prénom : Giulietta. Un nom de famille : Risani. Une date de naissance, une autre de mort. Elle avait vécu du 2 août 1940 au 6 décembre 1947.
A l’aide de ces éléments, j’avais entrepris des recherches. Celles-ci m’avaient mené dans des bibliothèques florentines, où j’avais consulté les collections des journaux d’époque. Je m’étais faufilé dans les archives de quelques cimetières, principalement celui des Portes Saintes, inauguré en 1848 ; et celui de Trespiano, qui date de 1784. J’avais même fouillé parmi les dossiers médicaux conservés dans certains hôpitaux. Glanant un renseignement après l’autre, par bribes, à la façon des morceaux d’un puzzle, j’avais pu établir en quel lieu Giulietta était morte : via di San Giuseppe, au numéro 28. L’immeuble compte trois étages, et, sauf erreur de ma part, huit appartements. Au-dessus de la porte, aujourd’hui encore, malgré les rénovations successives de la façade, on aperçoit une pierre qui porte une brève inscription consumée par le temps, illisible. Elle pourrait avoir un lien avec le couvent de Sainte-Élisabeth du Chapitre (convento di Santa Elisabetta del Capitolo).
En d’autres termes, l’édifice qui avait abrité Giulietta Risani appartenait peut-être, jadis, à ce couvent de Sainte-Élisabeth du Chapitre, mieux connu en tant que couvent « des Pinzochere » (italien pinzochero ou pinzocchero, parfois pizzocchero et autres variantes ; du latin médiéval pinzocarus ; « bigot »). Il avait été supprimé par Cosimo I de’ Medici et la porte latérale que les femmes utilisaient pour entrer dans la basilique de Santa Croce est depuis longtemps murée. Coïncidence, j’ai habité pendant l’hiver 2003-2004 dans une maison toute proche et, l’été d’après, via delle Pinzochere où j’ai même dormi pendant quelques mois dans le lit du célèbre écrivain, historien de l’art, homme politique et maire de Florence, Piero Bargellini.

 

Porte de la maison. Photo prise la nuit. Automne 2019.

Inscription (illisible) sur le mur de la maison.

Maison. Photo prise la nuit. Automne 2019.

Via San Giuseppe avait eu énormément de noms au cours de l’Histoire. Le plus ancien était lié à la présence, ici, d’un édifice des Templiers. Le nom de la rue avait changé après 1307, lors de la suppression de l’Ordre des Templiers par Clément V. Ce fut ensuite la rue du Tabernacle (celui qui se trouve à l’angle de via de’ Macci). Plus tard encore, la rue devint la rue des Mécontents (via de’ Malcontenti). Les condamnés à mort la parcouraient, juste avant leur exécution.
Par sa fenêtre, Giulietta apercevait le palazzo Bardi Serzelli, sous la forme que lui a donnée l’architecte florentin Gasparo Maria Paoletti (1727-1813) dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. En 1843, c’est là que résidait l’écrivain anglais Frances Milton Trollope (1773-1869) en compagnie de son fils, l’écrivain et historien Thomas Adolphus (1810-1892). Un autre appartement était occupé par la famille Garrow, notamment Theodosia (1816-1865), bientôt épouse de Thomas Trollope.
Il m’avait fallu environ deux semaines pour commencer à me faire une idée, fût-elle sommaire ou encore imparfaite, de ce qu’avait été l’existence de Giulietta Risani.
Quelques mots étaient gravés sur la plaque ornant sa tombe :

GIULIETTA
FIGLIA CARISSIMA DI PIETRO E FLORINDA RISANI.
A SOLI 7 ANNI FU DAGLI ANGELI TOLTA ALLA TERRA.
TESORO NOSTRO
CHE SEI DA TUTTI RICORDATA PER LA TUA BONTA,
RICORDATI DI NOI, DEI TUOI FRATELLINI.
QUANTO PIANGEMMO DICENDOTI ADDIO.

L’inscription m’avait été d’un énorme secours. Giulietta était fille de Pietro Risani et de Florinda (le nom de jeune fille de la mère n’était pas indiqué). On pouvait aussi en déduire que Giulietta avait eu un nombre indéterminé de « petits frères » (fratellini). A vrai dire, ce terme posait problème. S’il s’agissait d’enfants nés avant elle, ils auraient été ses aînés et la logique aurait voulu que l’on écrive « ses grands frères », ou « ses frères », tout court ; mais pas « ses petits frères ». L’emploi du diminutif laissait entendre qu’ils fussent nés après la naissance de Giulietta. Or celle-ci était venue au monde le 2 août 1940. Les petits frères (ils étaient forcément au moins deux) – avaient dû naître entre juin 1941 et décembre 1947. Si les « petits frères » étaient nés après 1947, en outre, il eût été contraire à la logique de prier la fillette décédée de « se souvenir » d’eux, puisqu’elle ne les aurait jamais connus de son vivant.
Giulietta avait été « enlevée par les anges à la terre » pour être portée dans le ciel ; sa bonté était soulignée. Tout cela correspondait à l’impression très vive que me donnait sa photographie, sur sa pierre tombale. L’épitaphe s’achevait par des mots déchirants (« quanto piangemmo dicendoti addio »), avec un charmant emploi du passé simple (le passato remoto, tellement apprécié en Toscane), « combien nous pleurâmes en te disant adieu » !
Était-il possible d’en savoir davantage sur Giulietta Risani ? Le 2 août 1940 avait été un vendredi. Pourtant, dans le journal La Nazione n° 187 du mardi 6 août 1940, page 2, son nom apparaissait parmi les identités des enfants nés les 4 et 5 août. Et non point (La Nazione n° 185 du samedi 3 août) au nombre des naissances du 2 août.
Elle était morte le samedi 6 décembre 1947 à six heures du matin, de myocardite chronique. Le décès, comme je l’ai dit plus haut, avait eu lieu au domicile familial. Sa dépouille mortelle était arrivée le lendemain, 7 décembre, au cimetière des Portes Saintes, où elle avait été enterrée (quadro 34, cella 6) et enregistrée par les employés, dans le registre, sous le numéro 67. Sa mort avait été annoncée dans La Nazione n° 228 du mercredi 10 décembre 1947, page 2, dans la rubrique rapportant les naissances, mariages et décès non pas du 6, mais des 7, 8 et 9 décembre.
Les typographes avaient orthographié son nom de famille : Resacci. On lisait textuellement : « Resacci Giulietta di Pietro a. 7, via San Giuseppe 28 ». C’est-à-dire : « Giulietta Resacci, fille de Pietro, âgée de sept ans, 28 rue San Giuseppe ». Resacci était-il une erreur (comme il me paraît probable), voire le nom de naissance de la mère ?
Telles étaient les premières informations que j’avais réunies5.
Le nom de famille (cognome) Risani, plutôt rare, est présent en Italie du Nord, principalement en Toscane (et surtout, semble-t-il, dans les provinces de Florence et de Sienne). D’origine incertaine, il pourrait être associé à des noms comme Riso et Risi, avec une suffixation en ani.
Pietro Risani, père de Giulietta, était mort à l’hôpital florentin de Careggi le lundi 30 janvier 1961, à deux heures dix minutes de l’après-midi, des suites d’un infarctus du myocarde. Selon les registres du cimetière de Trespiano, il était âgé cette année-là de 47 ans ; si cette mention est exacte, il était né en 1914. Il avait été inhumé le surlendemain, mercredi premier février 1961, dans la tombe (loculo) n° 2323. Son décès avait été annoncé dans la rubrique nécrologique de La Nazione (jeudi 2 février 1961, page 4).
J’avais dû constater que sa tombe n’existait plus depuis le 4 février 1974.
Florinda, mère de Giulietta, était décédée le mercredi 11 novembre 1942, de bronchopneumonie. Il ne pouvait pas y avoir erreur sur la date de son décès, qui avait eu lieu « via 28 Ottobre, 28 » (nom, sous le régime fasciste, de via di San Giuseppe). Tout cela était confirmé dans la rubrique nécrologique de La Nazione n° 271 (vendredi 13 novembre 1942, page 2). Mais dans le quotidien toscan, comme dans le registre du cimetière, son prénom était retranscrit ici « Florida », et là « Flora ».
A en croire ce même registre, elle aurait été âgée, au moment de sa mort, de 69 ans. Elle serait née en 1873. Et alors, ce serait à l’âge de 67 ans qu’elle aurait donné naissance, en 1940, à Giulietta. Impossible.
Il était plus qu’improbable que Pietro Risani, né en 1914, ait pris pour femme Florinda née en 1873, laquelle aurait eu quarante-et-un ans de plus que lui. Même s’il l’avait épousée à l’âge de dix-huit ans, en 1932, elle aurait eu cinquante-neuf ans.
Puisque Florinda était morte en novembre 1942, deux ans et trois mois après la naissance de Giulietta, il faudrait considérer que les petits frères évoqués sur la tombe fussent nés après le 2 août 1940 (date de la naissance de Giulietta) et avant le 11 novembre 1942 (date du décès de Florinda). A qui pouvait faire allusion le « nous », dans la phrase : « Combien nous pleurâmes en te disant adieu » ? La maman de Giulietta étant morte en 1942, il ne pouvait rester pour pleurer la petite fille, en 1947, que son père (voire ses éventuels petits frères, dont je n’ai cependant trouvé nulle trace).
Il y avait eu une erreur de transcription dans les registres cimétériaux et dans la presse, au sujet de l’âge de Florinda. Laquelle devait avoir non pas soixante-neuf ans en 1942, mais vingt-neuf. A Trespiano, j’ai longuement cherché sa tombe (cella 184, terrazza O). Elle n’existe plus depuis le 27 août 1954. A noter que son mari, encore vivant à cette date, n’avait pas fait renouveler sa concession funéraire.
Les tombes de Pietro et de Florinda ont été retournées depuis longtemps. En revanche, quelqu’un fleurit encore, en 2019, celle de leur fille. Un lumignon y brille. Courageuse petite flammèche électrique.
Il ne demeure rien de Giulietta Risani. Si ce n’est cette photographie, en noir et blanc, d’une gamine qui dirigeait son regard vers le cimetière où elle serait enterrée quelques mois plus tard.
Coïncidence : au numéro 40 de via San Giuseppe, à très peu de mètres de la maison où est morte Giulietta Risani en 1947, une initiale redoublée orne la rosta de fer forgé d’un beau portail du seizième siècle : G.G.

(Introduction – texte intégral – du roman « Dans le ciel« , automne 2019)

Au numéro 40 de via San Giuseppe, à très peu de mètres de la maison où est morte Giulietta Risani en 1947, une initiale redoublée orne la rosta de fer forgé d’un beau portail du seizième siècle : G.G.

Au numéro 40 de via San Giuseppe, à très peu de mètres de la maison où est morte Giulietta Risani en 1947, une initiale redoublée orne la rosta de fer forgé d’un beau portail du seizième siècle : G.G.

 

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