Vertus du choix et pluralisme démocratique de la société contemporaine: bien-pensance des andouilles ou bien-pensance des cornichons?

Suite à plusieurs commentaires que j’ai reçus sur ce blog, je voudrais revenir un instant sur l’agression dont a été victime Gabriel Matzneff. Une agression qui a eu lieu dans le sixième arrondissement de Paris et dont Roland Jaccard s’est à juste titre ému dans Causeur, le 19 octobre.

Il semble donc – je n’étais pas présent – que deux groupes « d’étudiants », selon la formule consacrée (mais qui sait ce que de tels « étudiants » étudient?…), deux groupuscules de plus ou moins jeunes gens aient cherché à s’en prendre à un écrivain désormais fort âgé. On dit que ces deux bandes étaient politiquement opposées.  La première bande, « d’extrême gauche » (il y a donc encore une « extrême gauche » en France?), aurait vu en Matzneff un « écrivain d’extrême droite » proche de je ne sais plus quel journaliste de cette mouvance. Tandis que l’autre bande, « d’extrême droite », aurait vu en Matzneff un « pédophile ».

Andouilles et cornichons, ou cornichons et andouilles? Mon humble opinion est que ce que ces « étudiants » voient ou ne voient pas dans un écrivain tel que Matzneff est sans importance. Ces « étudiants » devraient étudier (s’ils en sont capables)  et, en tout état de cause, ce n’est ni à eux – ni à personne – de faire régner l’ordre et la justice, et de jouer aux redresseurs de torts.  Toute violence physique, et même (comme ici) toute menace de violence est inexcusable.

J’en viens à l’essentiel. La « pédophilie » dont on accuse ici un homme.  Qu’est-ce qui autorise qui que ce soit à décréter que tel écrivain serait ceci ou cela?  Gabriel Matzneff est-il « d’extrême quelque chose »? Est-il « pédophile »? Je n’en sais rien. La question ne m’intéresse pas. Il y a parmi les écrivains des gens de toutes opinions. Il y  a parmi les écrivains des gens qui se trouvent aujourd’hui (ou ont fréquenté hier) un extrême, ou deux extrêmes, ou tous les extrêmes que l’on veut. Les trajets des êtres ne sont pas linéaires. Ils répondent à une logique intime. Il est souvent heureux que les gens ne soient plus complètement, à quatre-vingts ans, ce qu’ils étaient – ou croyaient être – ou disaient être à vingt. Exemple, Roland Jaccard est passé – selon une formule qu’il affectionne – du FLN au FN.

Il y a parmi les écrivains des gens qui ont des tas de fantasmes sensuels. Il y a des hétérosexuels et des homosexuels et des bisexuels. Des fervents du mariage et des amateurs de prostituées. Des zoophiles aussi, peut-être. Et des asexués. Et des pédophiles. Et des gérontophiles. Bref, il y a des tas de gens que d’autres gens définissent par des mots qui finissent par le suffixe –phile.

Ce qui me semble grotesque est de voir des andouilles et des cornichons causer de péchés « abominables » ou « inexcusables », ou prétendre employer la violence physique ou morale contre ceux qu’ils accusent de tels péchés.

Il y a des juges, en France. Il y a des policiers de la pensée. Il y a des curés. Il y a des ayatollahs. Il y a des censeurs. Qu’ils fassent leur métier. Qu’ils suivent leurs penchants.

Moi, je suis un homme libre et je choisis simplement de lire (ou de ne pas lire) tel ou tel écrivain. Il m’importe fort peu qu’un écrivain soit d’extrême gauche ou d’extrême droite, ou qu’il soit passé de l’extrême gauche à l’extrême droite (ou de l’extrême droite à l’extrême gauche). Il m’importe fort peu, surtout, de savoir ce qu’il fait sous ses draps. Ce qui m’intéresse est la quantité de beauté que je trouve dans ses pages.

Il n’y a pas d’écrivains d’extrême droite ou d’écrivains d’extrême gauche. Il y a les mauvais écrivains, qui sont légion. Et les bons. En d’autres termes, il y a extrêmement peu de bons écrivains. Et il y a une infinité d’écriveurs extrêmement mauvais. Matzneff est d’extrême talent.

Si j’ai envie de lire Gabriel Matzneff, je le lis. Si je n’ai pas envie de le lire, je ne le lis pas. Il ne me viendrait pas à l’idée d’ouvrir un bouquin de Frédéric Mitterrand. Ou d’assister à une conférence de sa part. Ou de la troubler.

En revanche, j’ai lu beaucoup des romans de Gabriel Matzneff, autrefois. Ce même Matzneff que j’avais découvert vers 1979 (j’avais dix-huit ans) en lisant sa chronique hebdomadaire tenue dans Le Monde.

Je m’intéresse à la littérature, à l’art et aux artistes. Je n’ai jamais tué personne, je ne suis pas un assassin, je ne me livre à nulle apologie de l’assassinat, mais j’adore François Villon et Caravage: deux assassins. Dois-je renoncer à mon amour pour Villon et Caravage? Dois-je renoncer à lire, si tel est mon bon plaisir, les livres – souvent admirables – de Matzneff? Devrais-je renoncer à lire Drieu La Rochelle, ou à aimer l’oeuvre de David Hamilton, parce qu’une ou l’autre bien-pensance prétendraient me l’interdire? Si je dois cesser de lire les écrivains qui ont tué, volé, ou qui allaient aux putes, ou qui pensaient contre leur époque, il ne va pas rester grand monde.

S’il y a des choses que je n’apprécie pas dans certains livres de Matzneff, et il y en a quelques-unes, ne suis-je pas assez grand pour passer tout seul à la page suivante? Ne suis-je pas doué de sens critique? Qui dit, au demeurant, que je sois obligé d’être d’accord en tout et pour tout avec les propos d’un écrivain?

Je n’ai pas à juger un écrivain pour ce qu’il est accusé d’avoir fait, et pas même pour ce qu’il aurait affirmé avoir fait, ou pour ce que le personnage ou le narrateur de l’un de ses livres serait censé avoir fait. Personnellement, je ne partage pas certains des goûts qui ont semble-t-il  été ceux de Gabriel Matzneff. Mais j’aime, très souvent, l’univers matznévien.

Dois-je brûler ses livres en place publique pour contenter les petits lyncheurs, les petits censeurs, les petits frustrés, les petits illettrés, les petits moralistes? Si les conceptions moralisatrices – qui font actuellement les délices des troupeaux conformistes planétaires – devaient s’installer durablement en France, c’en serait fini de la littérature. En tout cas, de la bonne. Il resterait dans les librairies Moix et Flament.

Jadis défenseur (dès l’époque où il collaborait au Monde) de Matzneff, Roland Jaccard lui reste fidèle. Dans Causeur, il vient d’écrire : « Depuis son essai sur les moins de seize ans il est devenu un symbole : celui de l’écrivain plus soucieux du style que de la morale, vivant en hédoniste à la manière de Byron (il faut lire son livre sur la diététique de Lord Byron) ou d’Oscar Wilde, bref un hérésiarque ». ( https://www.causeur.fr/gabriel-matzneff-metoo-epstein-167621 )

Un essai – celui sur « les moins de seize ans » – paru dès 1974, faut-il rappeler, en pleines années david-hamiltoniennes donc.

Je voudrais aussi savoir comment on pourrait oser condamner un romancier pour avoir mis en scène (comme Nabokov dans Lolita) de tels récits. M’est avis que la littérature – et il y a longtemps, bien longtemps, trop longtemps que cela dure – n’a été que trop souvent condamnée, et il suffit de songer ici à la – ridicule – condamnation des Fleurs du Mal. Toute condamnation, au nom de motifs extra-littéraires, de l’oeuvre de quelque écrivain que ce soit, est à mes yeux déplorable.

C’est la bien-pensance des andouilles et la bien-pensance des cornichons, cela va sans dire, qui ont été fatales à David Hamilton.

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