Souvenirs du monde littéraire parisien, depuis le temps où je lisais Roland Jaccard dans « Le Monde » jusqu’à aujourd’hui

« Je me suis très souvent exclamé: “Encore un amour!” Ce fut
mon héroïsme. Ou ma lâcheté, peut-être. Ma façon en tout cas
de me rendre à moi-même supportable l’évidence qu’il me fallait
constater, chaque jour; bien que sans illusions sur la vie, je ne
m’étais toujours pas suicidé. Ce en quoi j’aurai eu à la fois absolument raison et complètement tort, à la fin. Roland Jaccard en tombera d’accord avec moi. »

(Olivier Mathieu, Une dernière lecon de mon école, 2019).

« J’ai éprouvé pendant toute ma vie les grands périls qu’il y avait
non seulement à penser, mais à clamer ce que je pensais. J’en ai
payé les conséquences. Au prix fort. Il a fallu des dizaines d’années
pour que de vrais artistes louent mon oeuvre littéraire. Récemment,
Roland Jaccard m’a consacré plusieurs articles. L’auteur de L’exil
intérieur a préfacé un de mes livres. Etrange rencontre, la nôtre.
Belle correspondance épistolaire. Une amitié inattendue. Quoi
nous réunissait? L’amour des jeunes filles hamiltoniennes et le ping
pong, le jeu d’échecs, le goût du suicide, la misanthropie. »

(Olivier Mathieu, Une dernière lecon de mon école, 2019).

 

Voici le mois de septembre, mois de naissance  (22 septembre) de Roland Jaccard.

Roland Jaccard, photo empruntée à son blog

Roland Jaccard

En 1978 et 1979, quand j’avais donc 18 et 19 ans, mon expérience des écrivains et des artistes était déjà importante. Petit-fils de l’écrivain Marie de Vivier, fils de deux enseignants à l’Université, j’avais rencontré dès ma plus tendre enfance (liste absolument pas exhaustive) René Magritte et Hergé, sans parler de mon parrain Ferdinand Teulé (ancien directeur du « Musée du Soir » de Montparnasse), de Robert Poulet et de Paul Werrie (qui étaient aussi mes voisins), d’Alexis Curvers, d’Edmond Kinds, du musicien Alfred Loewenguth, des peintres Zoum Walter et André Beaurepaire. Je pourrais ajouter une vingtaine de noms, certains prestigieux et d’autres tombés dans l’oubli, bien que la plupart aient laissé une oeuvre considérable et encore connue des disons cinquante personnes possèdant encore une vraie culture littéraire en France, en 2020 (exemple: le roman Tempo di Roma, d’Alexis Curvers, roman dédié à ma grand-mère, obtint le prix Sainte-Beuve en 1957, trois ans avant qu’Alexis Curvers ne reçoive le prix  Prince-Pierre-de-Monaco pour l’ensemble de son œuvre). Avec deux ou trois d’entre ces intellectuels et artistes, je m’étais mal entendu. Avec d’autres, l’amitié avait été profonde et avait duré jusqu’à leur mort (par exemple avec Alexis Curvers, auquel j’ai rendu hommage en 1986, pour l’anniversaire de ses quatre-vingts ans, au moyen d’un article d’une quinzaine de pages dans une revue publiée à Paris, où je racontais notre longue amitié).

O.M.  en 1976. J’ai partagé la mèche de cheveux avec Roland Jaccard!

Revenons à 1978 et 1979. A cette époque-là, j’entretenais une correspondance épistolaire souvent fournie avec – entre autres – Alexis Curvers, Hergé, Léon Guichard (un excellent spécialiste de Proust), le grand poète juif René-Albert Gutmann (qui avait été ami d’Anna de Noailles), etc.

Et puis, je lisais Le Monde. En fait, je le lisais pour passer le temps, en attendant des filles à la sortie de leur lycée.

Et j’y lisais surtout les articles de Roland Jaccard (puis ceux de Gabriel Matzneff).

Un ancien article de Roland Jaccard sur Gabriel Matzneff

Quarante ans, ou un peu davantage, ont passé. Je reparlerai de tous ces sujets dans mon prochain livre, « Ma petite bande de jeunes filles en fleurs », à paraître en principe en septembre ou octobre 2020, un ouvrage collectif avec notamment un texte inédit de Roland Jaccard, et un autre de moi (et aussi quelques petites révélations sur David Hamilton).

*

En attendant le 22 septembre, revoici un petit article, déjà paru sur ce blog il y a quelques mois.

 

Roland Jaccard et le jour béni des premiers slows (par Olivier Mathieu).

Dans les années 1980 j’ai publié, tantôt dans des revues de poésie (souvent confidentielles), tantôt chez de petits éditeurs, des textes qui évoquaient « Véronique et Corinne », deux filles de ma banlieue, qui furent aussi mes premières amours. Des amours « malheureuses », c’était l’opinion générale, puisque je n’ai jamais couché ni avec l’une, ni avec l’autre.

L’un de mes éditeurs d’alors était un jeune arriviste belgicain aux dents acérées. Je lui avais été extrêmement utile en diverses occasions, par exemple afin de lui présenter un ami à moi, un écrivain – qui avait eu son heure de gloire dans les années 1950 – qui habitait dans la même ville de province que lui.

A la suite de quoi, ce Rastignac du pauvre – qui se disait écolo et me reprochait mes relations d’extrême droite – était arrivé à Paris (une fois) où je lui avais présenté mon cher ami le comte Jacques de Ricaumont, fameux inverti mondain. Le jeune arriviste avait soigneusement évité (dis, fieu) de reprocher ses opinions à Ricaumont, que ce dernier ne cachait certes pas.

Quelques années plus tard, mon gendelettre avait été nommé président d’une association de fonctionnaires de la littérature. Il avait publié quelques bouquins et ça lui avait valu de passer à la téloche dans une fameuse émission animée par l’épicier en chef des critiques littéraires. Je n’avais pas été étranger à sa petite ascension littéraire et sociale mais, dès que les nuages s’amoncelèrent au-dessus de ma tête, ce héros jugea plus prudent – comme tant et tant d’autres – d’oublier mon existence. Ah, j’oubliais: c’était l’un de ceux qui considéraient que je parlais « trop » de Véronique et de Corinne.

C’est vraiment stupéfiant, le nombre de gens que j’ai rencontrés et qui estimaient que je parlais « trop » de ceci ou de cela. Un exemple? Un peu plus tard dans les années 1980, j’ai connu un pseudo-esthète. Un trou du cul intellectuellement endimanché. Toujours prêt à gloser de néo-paganisme, ce pantin grotesque était marié et se vantait très sérieusement d’avoir toujours été « fidèle » à Madame son épouse. Néo-païen et caricature de catho intégriste… Grands Dieux, grands Dieux, quel manque d’imagination à dégueuler… Il estimait que je parlais « trop » d’un des plus grands écrivains du vingtième siècle auquel j’avais consacré plusieurs travaux, dont l’un publié par l’une des maisons d’édition de la boutique idéologique où il battait son beurre.

Quelle difficulté que de faire en sorte que les connards de droite, de gauche, d’extrême droite et d’extrême gauche se fourrent dans la caboche, et si ça leur chantait dans l’anus, l’idée qu’Olivier Mathieu causait de ce qu’il voulait, quand il voulait, autant qu’il voulait…

Ma vie a passé. Je préfère éviter de dresser une liste exhaustive et nominative de tous les petits pigistes qui, dans les années 1980, venaient me supplier de faire paraître leur prose ici ou là, ou de corriger leurs romans. Aujourd’hui, auteurs ou directeurs de publications, ils ont oublié mon existence. Je contemple ce qu’est devenu le petit monde éditorial à Paris.

Nous voici en 2019. Ma santé fout le camp. Fin de parcours imminente en vue. C’est à ce moment que Roland Jaccard lit mes mémoires, « Je crie à toutes filles mercis », une brique de 532 pages. J’aurais pu écrire un ouvrage de cinq mille, qui n’aurait d’ailleurs pas encore raconté toutes mes vies. Mais il n’y a que les ignares, les illettrés et ceux qui ignorent tout de la littérature qui puissent croire que tout ce qui sort de leur plume soit or en barre. A condition que le premier jet soit de qualité, l’écriture ne vaut que par le travail et par des corrections successives et incessantes. Il y a deux choses qu’il faut limer, l’écriture et les donzelles. Ecrire n’est nullement tout dire (comme je le croyais moi-même, parfois, à vingt ans). C’est dire tout ce qui est essentiel.

Roland Jaccard publie dans le « Service littéraire » (mars 2019, n° 126) un superbe article. Ce qui m’a davantage bouleversé? C’est que Jaccard a deviné l’essentielle importance qu’avait eue, pour moi, le jour de mes premiers slows. C’était le 8 mars 1978, à la MJC des Grandes Terres, à Marly-le-Roi. Sympathy, par Rare Bird. Ce fut le jour béni (relisez Apparition de Mallarmé) de mes premiers slows (évoqués dans mon roman Voyage en Arromanches et dans Je crie à toutes filles mercis).

Je n’ai pas forniqué avec mes premières amours. Tant mieux! J’ai eu cette immense chance. Et puis, il fallait bien qu’en quelque chose, j’aie du retard sur des millions d’arriérés. A vingt ans, de même que je ne pensais pas comme le système et l’époque voulaient que je pense, je ne mettais pas non plus ma bite là où celui-ci et celle-là voulaient que je l’introduise.

De décennie en décennie, j’ai toujours été guelfe au gibelin et gibelin au guelfe. Plutôt de droite dans les années où la France était de fausse gauche. Mais jamais maladroit. Plutôt de gauche quand elle était de fausse droite. Mais jamais gauche. Toujours ailleurs, Olivier Mathieu! Ailleurs et partout (partout sauf là où les masses et les majorités m’empuantissaient l’air). Dans quelque milieu que ce fût, j’ai adopté, quasiment par principe, l’opinion de la minorité au sein de la minorité. Je me suis intronisé moi-même avocat de tous les diables. On ne pourra certes pas dire que je suçais la bite aux vainqueurs.

A vingt ans, j’étais puceau. Cinq ans plus tard, j’étais devenu (je le dis en toute modestie) l’un des plus prodigieux séducteurs de tous les temps. Mes contemporains étaient enlisés quant à eux dans le tripalium, la monogamie, le bigotisme, la position du missionnaire dans le noir, la fidélité obligée, l’atroce ennui matrimonial, l’obligation du port de la capote, l’horreur innommable de la famille et de la reproduction humaine.

Je n’ai pas couché avec mes premières amours, j’en suis profondément ravi. Si l’on couchait avec ses premières amours, ce serait la fin de la littérature. Voilà peut-être, en une seule phrase, comment je pourrais résumer Je crie à toutes filles mercis.

Quelque chose me chuchote que c’est de moi que les filles de ma jeunesse (aujourd’hui mortes ou, pire encore, vieilles) se souviennent. Si elles valaient quelque chose, je ne peux en tout cas que leur souhaiter d’avoir oublié les homoncules interchangeables auxquels elles ouvraient les jambes. Les pauvres, je leur pardonne: comment leur en voudrais-je? Elles étaient nées au vingtième siècle, et en France en plus: comment auraient-elles eu du goût!? Si elles ne se souviennent pas de moi aujourd’hui, si elles ne comprennent pas que je suis le seul à les avoir aimées, connues, comprises et chantées, ça n’a pas d’importance non plus. Car c’est elles que cela juge. L’important, c’est que je me souvienne d’elles, moi, c’est-à-dire que je les invente. C’est cela, la littérature, inventer des jeunes filles. Comme David Hamilton a fait, toute sa vie durant.

Mes amours ont été profondément heureuses.

Au tout début des années 1990, un des plus grands imbéciles que j’aie connus était universaitaire, prof de Lettres, pseudo-critique littéraire. Il avait pondu à la toute fin des années 1970 un des livres les plus imbéciles que je connaisse, consacré à l’un des plus grands poètes du dix-neuvième siècle. Cet âne psycho-rigide, qui exigeait qu’on l’appelle « Monsieur le professeur » (si on ne le faisait pas, il entrait en fureur), ce pitre ès faux frissons m’a dit devant témoins, au début des années 1990: « Vous publiez des livres pour soutirer de l’argent aux gens ». Quand il m’a dit ça, j’ai perçu quelle immense et tragique erreur j’avais commise en prenant sa défense publiquement, en plein milieu de la plèbe. Grosse erreur, de ma part, que de n’avoir pas compris que c’était un crétin complet. Sa phrase était un propos d’une si manifeste imbécillité qu’elle doit absolument rester dans les annales.

Un autre idiot pas même utile, qui s’inventait quant à lui un passé plus qu’à moitié imaginaire d’extrême-gauche dans des groupuscules de 1968 (où il n’avait laissé que des traces infimes ou inexistantes) et revendiquait même – sans pouvoir aucunement démontrer ses dires – la paternité de fameux slogans soixante-huitards, avait quant à lui cru me liquider d’une formule, en exposant laborieusement que: « Olivier Mathieu court trop les filles » (sic).

Tout récemment, un autre petit esprit a craché son venin rance en déclarant que je n’aurais pas le droit (sic) de parler de David Hamilton, sous prétexte que je n’en parlais pas à la fin des années 1980… On admire la hauteur de tels arguments. Ce catoblépas, l’esprit fissuré de failles, se revendique de Nietzsche (auquel il n’a rien compris); sa « philosophie » de bazar tient en trois ou quatre idées de mauvaise qualité, pompées ici ou là, qu’il a assemblées maladroitement et qu’il prêche depuis trente ou quarante ans à une dizaine d’andouilles dont les quotients intellectuels, ajoutés les uns aux autres, sont presque égaux à celui d’une salade. Ce cocaïnomane cacochyme n’a aucune idée du fait que je parlais de David Hamilton déjà dans les années 1980.

David Hamilton à une table de travail, avec un grossisseur, et regardant un négatif, peut-être 5 x 7, de photos sans doute anciennes.
La photo date probablement des années 2004 – 2005.

Des amis intimes de David Hamilton considèrent que je suis la personne qui a la meilleure connaissance de l’oeuvre, de la psychologie, de la biographie du grand photographe britannique. Quant à Roland Jaccard, il a préfacé un de mes livres sur David Hamilton. Cela m’honore et me suffit. L’avis des cloportes peut-il vraiment m’importer ?

« C’est David Hamilton qu’on assassine », préface de Roland Jaccard.

En relisant cet article de Roland Jaccard, si j’ai été ému à fond, c’est parce que je me suis trouvé transporté le 8 mars 1978 (trois jours avant la mort de ce charmant amant des lolitas que fut, lui aussi, Claude François), au jour béni de mes premiers slows.

Roland Jaccard dans « Le service littéraire », avril 2018, n° 116. Au sujet de mon livre « David Hamilton suicidé, mais par qui? »

N’en déplaise aux imbéciles, aux incompétents et aux jaloux, qui sont légion, grâce à Je crie à toutes filles mercis et à Roland Jaccard, mes premiers slows sont immortels.

Non, jamais je n’ai « trop parlé » de Véronique et de Corinne, petites soeurs des héroïnes de ces inoubliables films de Jacques Rozier que furent Du côté d’Ourouët ou Adieu Philippine. On ne court jamais assez les filles et on ne parle donc jamais trop de ses premières amours.

J’ai la certitude, et l’humour d’affirmer que mes premiers slows ont été infiniment plus importants qu’une multitude d’événements dits « épocaux », dont je m’astique joyeusement le vit et qui ont fait la « une », parfois pendant des années entières, de la « grande » (sic) presse.

Le microcosme germanopratin, grâce à Roland Jaccard, ne pourra plus vraiment feindre d’ignorer l’existence de Je crie à toutes filles mercis.

Tout va à merveille. Dans cinquante ans, on se souviendra de Je crie à toutes filles mercis.

Une jeune fille en ouvrira les pages, au soleil.

Que demander de plus?

Merci, Roland Jaccard, d’avoir sauvé l’honneur de la critique littéraire.

Olivier Mathieu.

Début mars 2019.

Paris, février 2020

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