L’ensauvagement, ce sont les trop civilisés

La France est un pauvre pays. C’est un pays – depuis si longtemps! – sans débats, c’est un pays sans idées, c’est un pays sans vocabulaire.

De temps à autre, un homme politique balance un mot (qui, fort souvent, lui a été soufflé par l’un ou l’autre de ses conseillers). Ce mot rebondit alors de journal en journal, de bouquin en bouquin, d’émission de radio en émission de téloche, crée son petit « scandale »,  son scandale autorisé, son scandale nécessaire, son scandale hebdomadaire et programmé, son scandale quotidien que la presse entretient en soufflant dessus pendant deux semaines, avant de passer à un autre mot (à un autre « concept » comme on dit en mieux-disant),à un autre pseudo-scandale. Dans la société de la comédie du spectacle décrite par Guy Debord, toute est pseudo.

Chaque scandale fait passer le temps (il faut donner aux masses des pauvres gogos le sentiment qu’il se passe quelque chose), tout cela procure du boulot aux pisse-copie, des occasions de s’indigner aux journaleux payés pour s’indigner, des occasions de blablater aux journaleux-blablateurs.

Récemment, le ministre Darmanin a employé un mot : « ensauvagement ». Si j’ai bien compris, le ministre de l’Intérieur parlait de « stopper l’ensauvagement d’une certaine partie de la société« . Une partie de la société?

Je ferai brièvement noter que le mot « stopper » signifie deux choses: stopper (d’après l’anglais to stop) et aussi stopper (au sens de… réparer, notamment réparer une étoffe déchirée ou trouée en reconstituant la trame et la chaîne du tissu). Le stoppeur est celui qui effectue le stoppage des étoffes.

M’est humblement avis que le ministre de l’Intérieur, en France, est censé parler français, et par conséquent que le choix d’un terme comme « stopper » n’était pas forcément le plus adéquat, puisque la langue francaise offrait à M. Darmanin d’employer des termes tels que juguler, bloquer, endiguer, freiner, contenir.

Etait-il indispensable d’employer un mot provenant de l’anglais (« stopper ») et qui, en outre, est un homonyme du mot stopper = repriser, ravauder, raccommoder, réparer, restaurer (Marcel Proust en parlait au sujet de Françoise, dans Sodome et Gomorrhe).

La phrase « stopper l’ensauvagement d’une certaine partie de la société« , prise hors de son contexte, ne permet pas de lui attribuer un sens certain. Cette phrase signifie aussi bien « juguler » l’ensauvagement que « restaurer » l’ensauvagement.

Là-dessus, les journalistes sont allés chercher des auteurs, des sociologues, des Zintellos qui ont défilé aux micros qu’on leur tendait et ont tous pondu leur p’tit laius sur « ensauvagement ».

*

Plus qu’une réalité, l’ensauvagement est plusieurs réalités. Chacun le voit, cet ensauvagement, à sa porte. Il paraît  ainsi que Mona Ozouf voyait de l’ensauvagement chez les gilets jaunes: « L’ensauvagement du langage annonce, prépare et fabrique l’ensauvagement des actes ».

Ce mot, ensauvagement, plaît donc énormément aux beaux parleurs germanopratins, artistes renommés dans le seul art de ne rien dire, et aussi aux milieux dits d’extrême droite.

A mes yeux, l’ensauvagement est généralisé. C’est le confort intellectuel – cher Marcel Aymé – des penseurs de néant, de la gauche à la droite et d’un extrême à un autre. C’est pourquoi personne ne le jugulera, ne le bloquera, ne l’endiguera, ne le freinera, ne le contiendra. Il est trop tard. L’ensauvagement des uns nourrit celui des autres. Selon le principe des vases communicants.

Où seraient les sauvages en question? Je vois, dans les rues des villes et des banlieues, des personnes qui se promènent, à pied ou en trottinette (très à la mode!), avec des amplificateurs d’une puissance extrême et qui diffusent ce qu’ils appellent de la « musique », par exemple du « rap » dans lequel mon esprit par bonheur arriéré n’entend que bruit et ignominie.

Je vois, sur tous les murs de la banlieue parisienne, des milliers de mètres carrès que des personnes, en bandes organisées, couvrent de graffiti (j’emploie, s’agissant d’un mot italien, le pluriel italien, pas le pluriel francisé qui serait « graffitis »), de « tags » dans lesquels mon esprit arriéré ne voit que laideur totale, insignifiance affichée, nullité abyssale.

Cela doit coûter cher, ces trottinettes, ces amplis, ces pots de peinture, ces pinceaux. Et ne parlons pas du temps dont toutes ces personnes ont besoin pour aller souiller les murs, voire les façades des maisons, de leur sous-art. Aucune beauté. Je m’amuse de songer qu’à l’époque de la Renaissance, époque sans téloche, sans Internet, sans école obligatoire, naissaient à Florence des génies universels de la peinture et que, aujourd’hui, il ne naît plus un seul artiste. Pas un seul. Un rap ressemble à un autre, un tag ressemble à un autre, et tout ça, c’est de la merde.

Cela dit, est-ce que les amateurs de rap ou de tags sont des sauvages? Pas le moins du monde! Je ne permettrai jamais que l’on dise cela!

Est sauvage ce qui est, ou qui est conforme à l’état de nature, en d’autres termes ce qui n’a pas ou qui n’a pas subi l’action de l’homme.

Heureux les derniers animaux qui vivent en liberté dans la nature, à l’écart des influences humaines! Heureux, aussi, les derniers sauvages. Heureux les peuples qui vivraient encore à  l’écart des formes de « civilisation » dites « évoluées ».

Heureux ceux qui sont ou seraient encore proches de l’état primitif. Peut-être en reste-t-il dans la forêt amazonienne, ou dans d’autres régions très reculées?

Les (plus ou moins) jeunes gens avec leurs amplificateurs sur l’épaule ou dans leur sac, et qui traversent la ville en remplissant les oreilles des passants avec leurs torrents nauséabonds de décibels (mystère: pourquoi et comment des générations entières éprouvent-elles le besoin évident et impérieux de faire savoir au monde entier leur absence totale de goût esthétique en général et musical en particulier?), non, ne sont pas des sauvages!

Les jeunes gens avec leurs pots de peinture qui s’enfoncent, la nuit, le long des voies ferrées, et qui tiennent visiblement eux aussi à ce que nul n’ignore leur absence totale de goût esthétique en général et pictural en particulier, non, ne sont pas des sauvages!

Comme les « sauvages » des premiers âges de l’humanité, qui vivaient entre eux, devaient être heureux!

Ceux d’aujourd’hui sont sur les réseaux sociaux. Ils ont leur indispensable profil sur Facebook. Ils twittent leur « opinions ». Ils sont la caisse de résonance planétaire de tout ce qu’on les convainc de répéter, pauvres perroquets. Ils ont tous, jusqu’au dernier d’entre eux, des téléphones portables et tous les gadgets de la modernité. Ils sont à l’avant-garde de la technologie. Parmi eux, Rousseau serait certes incapable de trouver son « bon sauvage », cet individu jamais  en contact avec la société – le bienheureux! – et qui aurait gardé de ce fait des qualités primitives et considérées, à juste titre selon moi, comme idéales.

Heureux les sauvages d’avant la civilisation! Mais voilà, on n’en est plus aux temps d’avant la civilisation. On est même entré dans les temps d’après. On est entré dans la dé-civilisation. Après les temps de l’évolution de la civilisation, la grande régression.

On distinguait jadis les civilisés, les barbares et les sauvages (les barbares, le cas échéant, donnaient un coup de main aux civilisés, voyez l’histoire de l’Empire romain).

Aujourd’hui, il n’y a plus rien. Les civilisés sont des dé-civilisés. Les sauvages ont perdu toute sauvagerie. Les uns et les autres se sont désensauvagés et décivilisés. Il ne reste qu’un magma uniforme et  informe d’hommes modernes qui, toutes origines mêlées, sont bien plus proches du robot et du clone que du sauvage d’antan. Après la fraîcheur du primitif et la finesse du civilisé, voici venir les temps de la brute technologisée.

J’enseignerai donc à M. Darmanin, comme j’enseignerai à la minable extrême droite française, qu’il n’y a aucun ensauvagement qu’il faille arrêter « dans une certaine partie de la société ».

L’ensauvagement n’est pas dans une partie de la société, il est dans l’ensemble de cette société. L’ensauvagement, c’est  cette société.

Et pour l’heure, aucun réensauvagement n’est possible.

Malheureusement.

Flaubert ne m’aurait pas contredit, qui disait dans sa correspodnance : « Ces officiers qui cassent des glaces en gants blancs, qui savent le sanscrit et qui se ruent sur le champagne, qui vous volent votre montre et vous envoient ensuite leur carte de visite, cette guerre pour de l’argent, ces civilisés sauvages me font plus horreur que les cannibales. » (Flaubert, Correspondance, 1871).

 

 

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2 commentaires pour L’ensauvagement, ce sont les trop civilisés

  1. Alfred dit :

    Analyse magistrale, bien qu’encore trop optimiste au final (décidément, ces poètes…), quand on la compare à l’essai percutant de Pierre Jouventin: « L’homme, cet animal raté »

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  2. Optimiste, optimiste, vous y allez fort…

    L’homme est en effet un animal raté. Je le dis depuis une quarantaine d’années dans mes modestes livres.

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Se taire est souvent le moyen, pour beaucoup, d'avoir l'air intelligent.

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