« Le suicide? Après l’été », un inédit de Roland Jaccard dans « Ma petite bande de jeunes filles en fleurs »

Roland Jaccard

 

Voici le beau texte – inédit – de Roland Jaccard paru dans Ma petite bande de jeunes filles en fleurs.

 

Roland Jaccard

Le suicide? Après l’été…

Ils sont nombreux ceux qui pensent que je suis déjà mort. Je
me garderai bien de leur donner tort. Ils se demandent pourquoi
je ne me suis pas suicidé, moi l’apologiste de la mort volontaire.
Je me pose la même question. La vieillesse me fait horreur: elle
est réservée aux lâches. Il se trouve que j’en suis un, moi qui n’ai
cessé de rabâcher que nul n’est tenu de subir les affronts de l’âge.
La dernière fille que j’ai tenue dans mes bras – c’était pendant
le confinement – avait vingt ans. Ce qui me troublait le plus,
c’était son look d’étudiante des années soixante. Back to the past:
j’étais encore à Sciences Po et je venais de la draguer dans un
cinéma qui projetait Les nymphettes. Dans ma chambre, il y avait
des posters de David Hamilton et, pendant que nous faisions
l’amour, Adamo chantait: Tombe la neige. La neige ne cessait pas
de tomber. Jusqu’à ce que Hervé Vilard fredonne: Capri, c’est fini.
Avec Chloé, puisque tel était son prénom, le mirage s’évanouit
au bout de trois semaines. Je n’ai jamais su pourquoi elle avala
quarante comprimés de Rivotril. Elle disparut ensuite de ma vie,
prétextant que j’étais toxique. Il ne me restait plus qu’ à revoir
le film d’Agnès Varda: Chloé de cinq à sept. Il arrive que nos vies
ressemblent à un mauvais film. La mienne tournait au cauchemar.
Je ne quittais plus mon lit. Et je sanglotais en écoutant ma playlist
des années soixante. Oui, j’étais déjà mort.

Roland Jaccard et Gabriel Matzneff (photo empruntée au blog de Roland Jaccard)

J’étais trop lâche pour me jeter par la fenêtre, même si de
pauvres petites femmes l’avaient fait avant moi. Et il ne me restait
plus de Rivotril. Pour passer le temps, je flirtais vaguement avec
Léa, une Eurasienne, que les vieux ne dégoûtaient pas, et avec
Sabine, une Belge, qui prétendait que j’avais un truc. Je n’ai jamais
su lequel. Mais ma décision était prise: après l’été, je mettrai un
terme à mes tergiversations. Ainsi, je témoignerai une certaine
fidélité à mon père, suicidé à quatre-vingts ans, ainsi qu’à mon
grand-père. C’est ce que j’appelle avoir l’esprit de famille, moi qui
n’en ai jamais eu. Il ne me restait plus qu’à me procurer une fiole
de Nembutal et des antivomitifs. Ainsi, je passerai encore un dernier
été jouissif à jouer au tennis de table à Pully-Plage avec de vieux
potes. Je proposerai même à Matzneff dans de sales draps depuis
la parution du livre de Vanessa Springora sur le consentement de
me rejoindre. Voire à Marie dont je soupçonnais qu’elle devait
avoir la nostalgie de la chambre 612 du Lausanne-Palace. Mais l’un
prétexta qu’il était dans un si mauvais état, au physique comme
au moral, qu’il ne s’imaginait pas voyager seul. Quant à Marie,
craignant de raviver de vieilles blessures, je m’abstins de l’inviter.
Après tout, face à une mort prochaine, rien de tel que la solitude!

David Hamilton en plein travail. Photo de Robert Hanley dit « Bob » Willoughby

Par un pur hasard, mon ami Olivier Mathieu m’envoya le
calendrier David Hamilton de l’année 1972. J’y retrouvai toutes
mes petites amoureuses, notamment celle du mois de mai. Elle
aussi avait choisi de mourir dans la fleur de l’âge: elle s’était jetée
sous un train. Étais-je déjà «toxique» dans ma jeunesse? Toujours
est-il que je ne pouvais plus entendre Christophe chanter Aline
ou Hervé Vilard me dire: Capri, c’est fini sans être secoué par des
crises de larmes. Peut-être avais-je hérité de ma mère, une pure
Viennoise, un peu trop de sentimentalité et pas suffisamment de
cruauté. À moins que ce ne soit l’inverse.

David Hamilton, calendrier août 1972

Guillermo de la Mora est un ami mexicain. Je sais que je
peux compter sur lui. Il me remettra deux fioles de Dolethal,
un Pentobarbital très concentré. Ensuite, ce sera à moi de jouer!
Il m’assure que j’ai des lecteurs fanatiques dans l’Unterground
mexicain. Ainsi, ne serai-je peut-être pas totalement oublié… Vivre
dans l’esprit d’autrui, c’est quand même l’ambition de tout écrivain…
Mais moins que de gagner un tournoi de tennis de table…

Roland Jaccard.

« Ma petite bande de jeunes filles en fleurs », 2020: la couverture

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