Un an déjà que Roland Jaccard est parti

OLIVIER MATHIEU ET SES AMOURS D’ENFANCE

Le 7 octobre 2020 sur le blog de Roland Jaccard: https://leblogderolandjaccard.com/2020/10/07/olivier-mathieu-et-ses-amours-denfance/

Olivier Mathieu était né pour tout gâcher. Et il a tout gâché. Avec une énergie inépuisable et un instinct très sûr de tout ce qu’il convenait de ne pas faire. Était-ce pour préserver ce génie qui lui est propre et qui ne ressemble à aucun autre ? Un génie qui ne sera jamais reconnu, comme si les dieux lui avaient infligé un châtiment dont il ne se relèverait jamais. Le destin vous joue parfois des tours bizarres : il vous comble de dons pour mieux vous en montrer l’inanité. Il vous précipite dans un suicide existentiel d’où ne surnagent que quelques souvenirs d’enfance. Des éclairs qui vous protègent de la mort prête à vous avaler. Ces éclairs ont des prénoms : Véronique et Corinne. Ce sont elles qui illuminent : « Ma petite bande de jeunes filles en fleurs» , tout comme Albertine chez Proust, Proust auquel Olivier Mathieu a emboîté le pas avec, au bout du chemin, une qualité d’émotion, une ferveur, qui vous donnent un sacré coup de blues. Que de précipices faut-il avoir frôlé pour atteindre un tel degré de perfection ! Comme si Olivier Mathieu avait sacrifié sa vie, ses amours, ses ambitions pour retrouver le temps perdu, un temps à jamais gravé dans sa mémoire sans doute parce qu’il est parvenu à esquiver les tentations de la chair pour aimer comme un éternel enfant.


Certains ont décrit à juste titre Olivier Mathieu comme le dernier des romantiques. Il a aimé, il a haï. Il a été aimé, il a été haï. Il en a ri, il en a pleuré. Mais les seules jouissances de son âme furent celles que lui procurèrent Véronique et Corinne. Il ne les a jamais possédées. Ce sont elles pourtant, ces adolescentes d’un siècle déjà éteint, qui illuminent son âme à l’heure du crépuscule. C’est à elles qu’il s’adresse dans un ultime élan du cœur. C’est à elles qu’il doit de pouvoir rembobiner le film de sa vie en songeant que non tout n’était pas définitivement perdu. Par un tour de magie auquel personne ne s’attendait et dans un genre périlleux entre tous, celui des amours enfuies, il nous livre un chef d’œuvre. Et je pèse mes mots. Tout était perdu. Tout est retrouvé. La magie de l’écriture n’est pas un vain mot. Olivier Mathieu en connaît le prix. Le reste importe peu.

Roland Jaccard.

Quand Roland Jaccard a annoncé son suicide dans le livre d’Olivier Mathieu “Ma petite bande de jeunes filles en fleurs” (éditeur: Jean-Pierre Fleury, docteur en sociologie; numéro ISBN: 978-2-9571545-2-4), paru environ un an avant la mort de Roland Jaccard.

Roland Jaccard

Le suicide? Après l’été…

Ils sont nombreux ceux qui pensent que je suis déjà mort. Je me garderai bien de leur donner tort. Ils se demandent pourquoi je ne me suis pas suicidé, moi l’apologiste de la mort volontaire. Je me pose la même question. La vieillesse me fait horreur: elle est réservée aux lâches. Il se trouve que j’en suis un, moi qui n’ai cessé de rabâcher que nul n’est tenu de subir les affronts de l’âge. La dernière fille que j’ai tenue dans mes bras – c’était pendant le confinement – avait vingt ans. Ce qui me troublait le plus, c’était son look d’étudiante des années soixante. Back to the past: j’étais encore à Sciences Po et je venais de la draguer dans un cinéma qui projetait Les nymphettes. Dans ma chambre, il y avait des posters de David Hamilton et, pendant que nous faisions l’amour, Adamo chantait: Tombe la neige. La neige ne cessait pas de tomber. Jusqu’à ce que Hervé Vilard fredonne: Capri, c’est fini. Avec Chloé, puisque tel était son prénom, le mirage s’évanouit au bout de trois semaines. Je n’ai jamais su pourquoi elle avala quarante comprimés de Rivotril. Elle disparut ensuite de ma vie, prétextant que j’étais toxique. Il ne me restait plus qu’ à revoir le film d’Agnès Varda: Chloé de cinq à sept. Il arrive que nos vies ressemblent à un mauvais film. La mienne tournait au cauchemar. Je ne quittais plus mon lit. Et je sanglotais en écoutant ma playlist des années soixante. Oui, j’étais déjà mort. J’étais trop lâche pour me jeter par la fenêtre, même si de pauvres petites femmes l’avaient fait avant moi. Et il ne me restait plus de Rivotril. Pour passer le temps, je flirtais vaguement avec Léa, une Eurasienne, que les vieux ne dégoûtaient pas, et avec Sabine, une Belge, qui prétendait que j’avais un truc. Je n’ai jamais su lequel. Mais ma décision était prise: après l’été, je mettrai un terme à mes tergiversations. Ainsi, je témoignerai une certaine fidélité à mon père, suicidé à quatre-vingts ans, ainsi qu’à mon grand-père. C’est ce que j’appelle avoir l’esprit de famille, moi qui n’en ai jamais eu. Il ne me restait plus qu’à me procurer une fiole de Nembutal et des antivomitifs. Ainsi, je passerai encore un dernier été jouissif à jouer au tennis de table à Pully-Plage avec de vieux potes. Je proposerai même à Matzneff dans de sales draps depuis la parution du livre de Vanessa Springora sur le consentement de me rejoindre. Voire à Marie dont je soupçonnais qu’elle devait avoir la nostalgie de la chambre 612 du Lausanne-Palace. Mais l’un prétexta qu’il était dans un si mauvais état, au physique comme au moral, qu’il ne s’imaginait pas voyager seul. Quant à Marie, craignant de raviver de vieilles blessures, je m’abstins de l’inviter. Après tout, face à une mort prochaine, rien de tel que la solitude! Par un pur hasard, mon ami Olivier Mathieu m’envoya le calendrier David Hamilton de l’année 1972. J’y retrouvai toutes mes petites amoureuses, notamment celle du mois de mai. Elle aussi avait choisi de mourir dans la fleur de l’âge: elle s’était jetée sous un train. Étais-je déjà «toxique» dans ma jeunesse? Toujours est-il que je ne pouvais plus entendre Christophe chanter Aline ou Hervé Vilard me dire: Capri, c’est fini sans être secoué par des crises de larmes. Peut-être avais-je hérité de ma mère, une pure Viennoise, un peu trop de sentimentalité et pas suffisamment de cruauté. À moins que ce ne soit l’inverse. Guillermo de la Mora est un ami mexicain. Je sais que je peux compter sur lui. Il me remettra deux fioles de Dolethal, un Pentobarbital très concentré. Ensuite, ce sera à moi de jouer! Il m’assure que j’ai des lecteurs fanatiques dans l’Unterground mexicain. Ainsi, ne serai-je peut-être pas totalement oublié… Vivre dans l’esprit d’autrui, c’est quand même l’ambition de tout écrivain… Mais moins que de gagner un tournoi de tennis de table…

Roland Jaccard.

Bibliographie.

Livres suggérés à toute personne pouvant encore démontrer, en 2022, ne serait-ce qu’une once de curiosité intellectuelle.

FLEURY Jean-Pierre, Olivier Mathieu dit Robert Pioche, le dernier romantique (biographie).

JACCARD Roland, préface à C’est David Hamilton qu’on assassine, d’Olivier Mathieu, 2017. Le texte de cette préface sera ensuite réutilisé par Roland Jaccard dans son livre Penseurs et tueurs, aux éditions Pierre-Guillaume De Roux.

JACCARD Roland, recension du livre C’est David Hamilton qu’on assassine, d’Olivier Mathieu, dans Le service littéraire numéro 116. Avril 2018.

JACCARD Roland, recension du livre Je crie à toutes filles mercis, d’Olivier Mathieu, dans Le service littéraire numéro 126. Mars 2019. Article également repris sur le site suisse “Bon pour la tête”.

JACCARD Roland, articles parus sur le blog de Roland Jaccard au sujet des livres d’Olivier Mathieu, par exemple Je crie à toutes filles mercis (2018), Dans le ciel (2019), Mon coeur sur l’échiquier (2020).

JACCARD Roland, article paru dans Causeur (février 2018), et aussi sur le blog de Roland Jaccard, au sujet de David Hamilton et du Portrait de Dawn Dunlap d’Olivier Mathieu.

JACCARD Roland, nombreux articles au sujet d’Olivier Mathieu, ou de ses livres, sur le site suisse “Bon pour la tête”.

JACCARD Roland, très nombreuses vidéos entre 2017 et 2020 sur ses deux chaînes You Tube, au sujet d’un grand nombre de livres d’Olivier Mathieu, par exemple Les jeunes filles ont l’âge de mon exil.

MATHIEU Olivier, C’est David Hamilton qu’on assassine, 2017 (préface de Roland Jaccard).

MATHIEU Olivier, troisième édition de Les jeunes filles ont l’âge de mon exil, dédiée à Roland Jaccard, 2018 (première édition 2010, deuxième édition 2016).

MATHIEU Olivier, Je crie à toutes filles mercis, mémoires, 2018.

MATHIEU Olivier, Dans le ciel (2019) et Mon coeur sur l’échiquier (2020), romans.

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