A LIRE : « Ma petite bande de jeunes filles en fleurs »

« Ma petite bande de jeunes filles en fleurs », 2020: la couverture

Vient de paraître (février 2021) : « Encore une gorgée de soleil », 76 pages de textes littéraires brefs. Editions des Petits Bonheurs dirigées par M. Jean-Pierre Fleury, docteur en sociologie de l’Université. Illustrations de cinq ou six photograèhes (parmi lesquels le photographe allemand Max Stolzenberg, le photographe français Jean-François Chassaing, et quelques autres; la quatrième de couverture est une photo de l’auteur, prise à Venise en mai 2019).

*

Ma petite bande de jeunes filles en fleurs

Voir:

https://leblogderolandjaccard.com/2020/10/07/olivier-mathieu-et-ses-amours-denfance/

 

Extrait du livre Ma petite bande de jeunes filles en fleurs, paru à l’automne 2020 aux éditions des Petits bonheurs de Jean-Pierre Fleury, docteur en sociologie. Imprimé en France. Dépôt légal à la BNF, à parution.

Le livre contient quatre textes inédits : de Roland Jaccard, de Jean-François Chassaing, de Jean-Pierre Fleury, et d’Olivier Mathieu.

Photographies de Jean-François Chassaing, docteur en droit d’Etat et photographe.

 

***

 

Olivier Mathieu
« Ma petite bande de jeunes filles en fleurs » (2020)

I
Septembre 1976.

Véronique et Corinne évoquaient une même photographie
dont une épreuve eût été imprimée sur papier brillant, l’autre sur
papier mat. Mais que le tissu dont leur chair était faite fût satinette,
cheviotte ou velouté, les deux amies étaient inséparables. Et elles
avaient la souplesse harmonieuse, la savoureuse finesse de Liliane
et Juliette dans Adieu Philippine de Jacques Rozier.
Véronique suçait un esquimau glacé de couleur rose fixé à son
bâtonnet, et j’étais devenu amoureux fou d’elle. Coup de foudre. En
ce temps-là, c’était la plus belle fille de la banlieue. Des lèvres bien
dessinées, des cheveux de jais, un port de princesse, une taille de
nymphe, un mélange bouleversant d’innocence, de tendresse altière
et de timidité. Elle ne m’avait jamais fait mordre dans l’esquimau mais
il suffit que j’y pense pour que le goût m’en remonte à la bouche.
Nous avons commencé à nous parler, chères Véronique et
Corinne, en septembre 1976 aux Grandes Terres (à cent mètres
du château d’Alexandre Dumas, on allait chez Gaël qui, l’année
d’avant, était avec Véronique en CM2).
L’après-midi déclinait et, sur les courts de tennis, tandis que
le crépuscule s’était paré de son plus beau manteau de pourpre
et d’or, on entendait les bruits vibrants, réguliers et moelleux des
balles qu’échangeaient, au-dessus des filets déchirés, les joueuses
aux jupettes blanches, avec des rires et des cris qui grimpaient
dans l’air serein d’une fin d’été.
J’avais quinze ans, presque seize. Vous en aviez treize, l’âge
de Dolorès Haze. Je n’ai jamais oublié la lumière de cette journée d’automne. Je fus amoureux de toi, Véronique, puis de toi,
Corinne, puis de toutes les deux, éperdument. Quarante-quatre
ans après, je le suis toujours.
Véronique, tu avais les cheveux lisses; et toi, Corinne, tu les
avais bouclés.

II
Juin 1977.

Ma première déclaration d’amour, c’est toi qui en fus la destinataire, Véronique. Ce fut la première que tu aies reçue, aussi. C’était le
22 juin 1977. Nous jouions à cache-cache, dévalions les allées sur nos
planches à roulettes, cueillions des fleurs, courions sur les pelouses
et traversions les arcs-en-ciel qui transparaissaient dans l’eau, tombant en pluie, que répandaient les tuyaux d’arrosage des jardiniers.
La sensibilité, la fierté et la timidité réunies sont un trio fâcheux,
notait Henri-Frédéric Amiel dans son journal intime. Il avait raison.
J’en étais l’illustration.
Moi qui ne savais strictement rien des filles, je t’avais proclamé mes sentiments en public, chère Véronique, au milieu de
tes copines (Frédérique D., Nathalie B. et ses barrettes à cheveux,
Isabelle C. et sa tignasse rousse…) et l’on aura rarement assisté à
scène plus grotesque et touchante à la fois.
Corinne avait cru que je me moquais.
– Il se moque de toi!
Je ne me moquais pas du tout. Mes conceptions philosophiques
étaient absolues et radicales. Il n’était que logique que ma déclaration l’eût été. Absolue. Radicale. Et ridicule. J’étais imbécilement
naïf puisque j’étais persuadé qu’en ce monde, il ne pût y avoir
d’amour sans âme.
A l’idée de l’audace que je venais de manifester, ma bouche
était sèche de terreur.
Nabokov est mort le 2 juillet.

III
Mars 1978.

Comme toutes les années, celle-là fut faite d’un printemps,
d’un été, d’un automne et d’un hiver. La jeunesse est le temps où
chaque nouvelle saison, et même chaque jour, nous donnent à
eux seuls l’impression d’inaugurer une année nouvelle.
Le mois de mars eut cinq mercredis. Et chaque mercredi après-midi, sa boum. J’avais raté la première. A travers les fentes des
volets de ma chambre où j’écoutais les nocturnes de Chopin joués
par Samson François, j’espionnais votre arrivée. Le car de ramassage
scolaire vous déposait sur l’avenue entre les Grandes Terres et les
Vignes Heureuses, avec en bandoulière votre sac couleur kaki.
Près de la MJC (abréviation que nous raccourcissions davantage
encore, MJ), les cerisiers du Japon étaient en fleur, vêtus de leur
mousseline rose et blanche.
Tu avais eu un peu de retard ce jour-là, chère Véronique.
Je ne t’avais plus vue depuis ma déclaration. Puis la porte de
la MJ s’est enfin ouverte et un contre-jour de lumière éclatante
m’a aveuglé, d’où a émergé ta silhouette (tu avais un sweatshirt
blanc Fruit of the Loom et une longue écharpe de tissu violet
autour du cou). C’était le 8 mars 1978. Trois jours avant la mort
de Claude François. Le premier slow de ma vie, je l’ai dansé
avec toi. Rare Bird, Sympathy. Le second, un instant plus tard,
de nouveau avec toi. Le troisième, avec Corinne. Eagles, Hotel
California.
Je songeais à vous en m’endormant et en m’éveillant. Du matin
au soir, vous étiez dans mon esprit et dans mon coeur. Vous vous
promeniez sur l’écran de mes paupières. Ensuite, à votre vue, je
m’enfuyais en courant.
Chères Véronique et Corinne, vous étiez partout. Vous m’inspiriez des poèmes que je publiais dans la revue Quetzalcoatl de
Lionel Rombouts. Vous étiez dans les neuf symphonies de Beethoven, dans le soleil, la pluie, les nuages, les brins d’herbe, les
bouquets noirs des noisetiers aux châtons d’émeraude, les galbes
des saules blonds aux châtons d’ocre, le vent, les vieux murs de
Saint-Germain. Mon obsession à votre égard ne s’égarait pas une
seconde. Lancinante et tenace, elle me ramenait toujours à vous.
Votre existence et jusqu’à votre absence me comblaient d’une
extase pérenne. Je n’ai jamais plus éprouvé cela.
Véronique et Corinne venaient désormais tous les jours aux
Grandes Terres. Elles s’étaient inscrites au club de séricigraphie.
Dans une débauche de couleurs et d’odeurs inébriantes de solvants, elles imprimaient des dessins sur des tissus, des écharpes,
des affiches. L’atelier était installé au rez-de-chaussée de la MJ,
dont les murs étaient inspirés par le graphisme du disque Angel’s
Egg, de Gong.
Ah! Qui me rendra les longs regards et les sourires timides des
deux écolières sous le ciel des banlieues parigotes, mâchonnant
sans malice un crayon, bâclant leurs devoirs à la table d’un café,
cachées derrière la cascade de leurs cheveux qui se répandaient
sur leurs cahiers? “Qu’est-ce que tu étudies, aujourd’hui?” demandais-je. Elles levaient vers moi leurs grands yeux brillants et purs et
répondaient: “Les sentiments”. Printemps de david-hamiltonienne
lumière…
Elles étaient sur le point de franchir la frontière qui séparait
leur enfance des songeries et des élans de l’adolescence. Elles ne
se maquillaient pas, ou alors je ne m’en apercevais pas. J’étais
profondément ému par les cernes minces qui soulignaient parfois
leurs yeux. Elles n’avaient pas besoin de se mettre de rouge aux
lèvres pour que leurs bouches soient superbes. Nos planches à
roulette de l’année passée avaient été reléguées au placard, rem-
placées par des paquets de cigarettes. D’ailleurs, avec une adresse
qui me laissait béat d’admiration, voilà que d’un coup de langue
Véronique et Corinne en fabriquaient une après une autre, à l’aide
de leurs rouleuses.
Au bac, j’avais quitté l’épreuve écrite de latin, censée durer
trois ou quatre heures, au bout de vingt minutes. Les examinateurs
avaient écarquillé les yeux. Ils ne pouvaient pas se représenter
l’importance d’un rendez-vous avec Corinne. Ma mère avait été très
déçue que je n’aie que six sur vingt à ma version (c’était Virgile).
Moi, davantage: Corinne m’avait posé un lapin.
Bachelier depuis moins d’une semaine, voilà que par un aprèsmidi à la température étouffante j’étais sorti de chez moi pour
me rendre chez les parents de Véronique qui habitaient dans une
tour des Vignes Heureuses, en face de la piscine municipale. Le
quartier était vide. La porte, dans l’entre-bâillement de laquelle sa
mère m’était apparue, ne m’avait permis de rien discerner, mais
d’énormément rêver. Me trouvant dans les lieux où vivait Véronique, j’étais aussi troublé que si j’eusse pénétré le saint des saints.
Tout tremblant et bégayant, je m’étais présenté comme un
ami de Véronique et j’avais demandé de ses nouvelles. Sa mère
m’avait souri avec ce sourire très particulier de malice indulgente
qu’ont les mamans quand elles devinent qu’un jeune garcon, par
surcroît inoffensif comme je l’étais, est amoureux de leurs filles:
– Véronique est en vacances. A Arromanches.
– Où est-ce, Romanche?
– Pas Romanche, Arromanches.
– Alors, Véronique est en Suisse?
– Non, en Normandie…
– Mais oui! Arromanches! En Normandie!… Souhaitez de bonnes
vacances de ma part à Véronique, Madame!
– Lui souhaiter de bonnes vacances? Euh, oui, je le ferai. Sans
faute.
– Je m’appelle Olivier. Vous n’oublierez pas, n’est-ce pas?
– Véronique sera ravie, j’en suis certaine…
– Au revoir, Madame…
Dans la rue, sur les trottoirs de goudron rouge de la résidence
des Vignes Heureuses, je m’étais épongé le front comme si je fusse
sorti vainqueur de quelque cérémonie protocolaire au cours de
laquelle la famille de mon aimée eût donné son aval à notre amour.
J’avais l’impression d’avoir accompli un immense pas dans la vie.

IV
Août 1978.

Il y avait plus de sept semaines que votre impérieuse attente me
consumait. Le 22 août 1978 vers trois heures de l’après-midi, mon
émotion avait été telle que dans le silence, sous le grand soleil,
j’avais entendu battre le sang avec violence dans mes artères et
dans mes tempes comme une horloge soudain déréglée, affolée:
Véronique et Corinne!
Le jour de nos retrouvailles, Véronique (tu avais passé le
mois d’août en Angleterre, à Chelmsford), tu avais un pantalon
blanc en velours côtelé. C’est curieux, la façon dont cette image
s’est gravée dans mon souvenir. Tu avais les plus belles jambes
de la banlieue, croyais-je. Je me trompais. Plus de quarante ans
après, je sais que tu avais tout simplement les plus belles jambes
au monde.
Pour fuir les chaleurs suffocantes de la canicule, nous avions
dirigé nos pas vers le centre commercial et son jardin composé
de jeux d’eau et de pelouses où quelques tuyaux de métal soudés
les uns aux autres formaient une sculpture d’art moderne d’un
certain André Bloc. Véronique et Corinne, mineures, ne pouvaient
pas entrer au bowling. Construit à un emplacement initialement
prévu pour l’édification d’une chapelle, ça avait été le théâtre de
bagarres et de rivalités entre plusieurs bandes de blousons noirs
des années 1960. Cette fois le gérant, voyant les deux filles en ma
compagnie, n’avait pas bronché quand nous avions poussé timidement la porte de verre, doublée d’un rideau crasseux qui avait
dû être couleur jaune d’oeuf. Tandis que nous dévalions quatre
à quatre l’escalier de faux marbre de la salle des flippers (nous
avions joué au Check Mate), l’air glacial brassé par de grands
ventilateurs était monté à notre rencontre tout en portant à nos
oreilles les notes liquides, sirupeuses, de How deep is your love.
Ma mère, dont je ne sais comment elle avait fini par apprendre
leur existence, jugeait Véronique et Corinne médiocres.
Cette épithète m’avait rappelé Marcel Proust, qui écrivait dans
A l’ombre des jeunes filles en fleurs: “J’avais autrefois entrevu aux
Champs-Élysées et je m’étais mieux rendu compte depuis, qu’en étant
amoureux d’une femme nous projetons simplement en elle un état
de notre âme; que par conséquent l’important n’est pas la valeur de
la femme, mais la profondeur de l’état; et que les émotions qu’une
jeune fille médiocre nous donne peuvent nous permettre de faire
monter à notre conscience des parties plus intimes de nous-mêmes,
plus personnelles, plus lointaines, plus essentielles, que ne ferait le
plaisir que nous donne la conversation d’un homme supérieur ou
même la contemplation admirative de ses œuvres.”
Véronique et Corinne n’étaient pas médiocres. C’était les filles
les plus délicates, les plus distinguées, les plus originales de ma
jeunesse.
Les blancs-becs des Grandes Terres me couvraient de moqueries
et de sarcasmes parce que l’évidente pureté de mes sentiments
ne pouvait leur être qu’incompréhensible. En amour, j’étais d’une
maladresse insigne. Il paraissait quelquefois que je me donnasse
en spectacle, ce qui faisait ricaner grassement ceux dont la vanité
était blessée par les qualités de coeur que je recélais. Ils avaient
prédit que Véronique et Corinne ne m’adresseraient jamais la
parole et qu’elles ne me fréquenteraient pas. Ils avaient fait erreur.
A ma profonde surprise, chères Véronique et Corinne, nous
sommes devenus le plus inséparable des trios. Nous avons commencé à grandir ensemble.
J’adorais l’atmosphère des crépuscules magniterriens. La banlieue s’endormait, la lumière s’évaporait de la terre. Elle semblait
se détacher à douleur des pelouses jaunies dorées brûlées par
le soleil, plusieurs minutes après sa chute. Dans les tennis, les
réverbères s’allumaient et les premières étoiles montaient dans
le ciel. Les cris des enfants s’estompaient et le vent dispersait les
mots que nous prononcions.
Parfois, il se mettait à pleuvoir. Nous étions assis sur un banc.
Quelques gouttes espacées (et flic, floc, et flic et floc) sonnaient
métronomiquement tièdes et sonores et parfumées sur vos cuisses,
mouchetant le tissu bleu clair de vos blue jeans. Et l’immense
rayonnement du soleil d’or, au crépuscule, pétillait sur les feuilles
du peuplier gorgé de pluie.
Le quinze septembre, jour de la rentrée, je vous avais accompagnées jusqu’aux portes de l’établissement scolaire où vous entriez
en classe de troisième. Pendant toute l’année, ma mère me croirait à la Sorbonne où je ne mettrais jamais un pied. Chaque jour,
je passais la Seine. Entre le pont de l’île de la Loge et le viaduc
ferroviaire, il y avait beaucoup de vent et, dans le ciel bleu, de
grands nuages blancs et gris où ressuscitaient maintes images de
mon enfance.
On a tous dans l’coeur une petite fille oubliée, jupe plissée
queue d’cheval à la sortie du lycée”, chantait Laurent Voulzy. Je ne
vous ai jamais vues en jupe plissée mais je vous attendais à cinq
heures précises à la sortie du lycée Wilhelm Röntgen, comme si
j’avais projeté de vous kidnapper. Je me souviens d’une rue étroite,
d’une palissade de béton, de maigres pelouses et de petits arbres
qui se dépouillaient de leurs feuilles. Je me rappelle surtout le
ballet endiablé de nuages d’un coloris délicieux qui, flottant dans
la magie chatoyante et attendrie de la lumière du soir, accostaient
le soleil et l’escortaient jusqu’à ses propres funérailles, son ensevelissement derrière l’horizon.
Quand la sonnerie électrique retentissait avec sa vibration
métallique désagréable mais qui marquait votre retour à la liberté,
vous vous élanciez vers moi. En classe, vous mâchouilliez des
crayons ou des capuchons de stylos-billes et il en restait parfois
une trace presque imperceptible au bord de vos lèvres. La plupart
des filles, plus gentilles que celles d’aujourd’hui, se confondaient
les unes avec les autres, qu’elles eussent des franges ou les cheveux longs et lisses séparés au milieu du front. Chères Véronique
et Corinne, je vous reconnaissais immédiatement au milieu de la
masse indistincte des autres écolières qui s’égaillaient.
Dans un éclat de rire, Corinne regardait ses doigts, copieusement
noircis par les cartouches de son stylo. Je surprenais son regard
et nous riions ensemble. En une seconde, elle était en croupe sur
la mobylette que ma mère venait de m’offrir (c’était une Peugeot
103 de couleur orange, avec un siège à deux places). Le sac de
la lycéenne, de semaine en semaine, se couvrait de dessins au
marqueur noir et au Tipp Ex, graffitis, dédicaces, citations de
chansons.
Des rangées de peupliers déplumés se réverbéraient dans
le miroir rose et bleu de la Seine parcourue de rares péniches.
Saluant d’une boutade les deux statues monumentales situées à
l’entrée du pont du Pecq, nous nous enfoncions dans la banlieue.
J’étais profondément orgueilleux de porter Corinne sur ma bécane.
D’ordinaire, notre destination était les Grandes Terres, parfois le
bar Narval au Vieux Marly, ou le café Soubise sur la place du
château à Saint-Germain.
Dans l’atmosphère enfumée des salles de jeu, nous jouions au
flipper, penchés studieusement sur la vitre des billards électriques
où quelquefois nos visages se reflétaient, toujours préoccupés que
nous étions de renvoyer le plus haut possible les billes brillantes
d’acier, trois par partie, qui rebondissaient entre les champignons
ou sur les élastiques latéraux, franchissaient les rampes et les portes
tournoyantes, abattaient les cibles tombantes. Le flipper n’était pas
sans similitude avec l’existence. Je mettais une telle rage à effectuer
des fourchettes parce que je sentais, dans mon coeur, que la plus
opiniâtre des luttes serait toujours celle que j’avais engagée contre
la fuite du temps. Davantage de billes ou de parties gratuites nous
valaient l’habileté ou la chance, et davantage ces moments, où je
sentais contre moi les épaules de Véronique et de Corinne, se prolongeaient. J’en tressaillais. Je n’avais peur que d’une seule chose,
c’était que leur présence dans ma vie ne dût être que passagère.
Espérant les impressionner et démontrant de la sorte un conformisme consternant et très inhabituel chez moi, j’avais commencé à
fumer, aussi.
Certains soirs, il fallait que Corinne rentre sans tarder. Elle
s’asseyait alors tout au fond de son autocar garé un peu à l’écart,
dans le grand tournant de la rue du lycée Wilhelm Röntgen. Avec
l’avancée de la saison, des gouttes de pluie étincelantes hésitaient
et glissaient, tremblantes, sur les vitres. On aurait dit des perles. Elle
agitait sa jolie petite main pour me dire au revoir avec tellement
de gentillesse et de douceur que j’en étais bouleversé. Ce signe
d’intelligence et d’amitié était accompagné d’un sourire permanent.
Le mercredi, un usage s’était rapidement établi. Nous attendions
le bus 158 de la RATP à l’Ermitage, quartier de Jacques Tati. On
voyageait toujours en resquille, après avoir ramassé par terre des
tickets déjà compostés. A Saint-Germain, nous sautions par-dessus
les tourniquets du Réseau Express Régional A, baptisé de ce nom
depuis moins d’un an, qui nous conduisait à Paris. Nous n’avons
jamais rencontré de contrôleurs. Dans le journal des Goncourt, une
princesse s’exclame: “Passer dans cette machine étroite à la queue
leu leu de tout le monde, ça m’est odieux!” Excellente définition
d’Olivier Mathieu: passer à la queue leu leu de tout le monde, où
que ce soit, ça m’était odieux. Rien n’a changé.
Le train se mettait en branle entre cahotements des wagons et
grincements stridents des rails. On s’affalait sur le siège près de la
fenêtre, nos jambes nonchalamment allongées sur les banquettes
en skaï orange. Nous détestions les conventions de cette société.
Surtout moi.
Après avoir flâné sur les boulevards du quartier latin, nous
allions au cinéma. Le ticket d’entrée devait coûter dix-huit francs.
Il y avait encore des ouvreuses avec leur lampe électrique et leur
panier de friandises et d’esquimaux. Nous consommions une
crème glacée, enfouis dans les fauteuils de velours rouge rêche.
Fini le film et réenjambés les tourniquets, on traversait de
nouveau les petites gares de la banlieue ouest, immobiles entre
les réverbères au garde-à-vous, dont les halos trouaient l’obscurité en projetant des pinceaux de lumière. A Nanterre où j’avais
habité en mai 1968 à la résidence universitaire, la gare ne s’appelait déjà plus La Folie. Ma folie à moi, c’était Véronique et
Corinne. A Rueil-Malmaison, nous courions à perdre haleine et
en riant sur le quai, pour attraper la correspondance vers Saint-Germain. Une fois les filles chez elles, je restais seul. La nuit était
vide, soudain.
C’était moi qui payais les verres, les cafés, les laits fraise,
les parties de flipper et de babyfoot, les places de cinoche et les
glaces à l’entracte. Tel était le moyen que j’avais inventé, moi qui
ne sortais avec aucune de vous, chères Véronique et Corinne,
pour sortir avec les deux ensemble. J’avais eu un jumeau, mort à
l’âge de cinq jours. Dans mon destin, tout a été de l’ordre de la
gémellité, du reflet, du double, du chiasme. Vous aussi, vous étiez
deux. Vous ressembliez à des soeurs qui s’aimaient tendrement.
Vous étiez deux vies, deux mondes, deux coeurs, deux souffles,
deux voix, mais une seule promesse de bonheur.
Je me jurais de dire à Véronique et à Corinne, demain, toutes
les choses que je ne leur avais pas dites aujourd’hui.

V
31 octobre 1978.

Je sais quels furent les épisodes les plus tristes ou les plus drôles,
ou les plus surréalistes de ma vie. Je sais surtout, et je voudrais
que la postérité s’en souvînt, que l’instant merveilleux eut lieu le
mardi 31 octobre 1978, sur une falaise (qui avait apparemment
appartenu à quelque vétéran des temps de la romanisation de la
Thrace, quelque légionnaire du nom de Thracius).
Vous passeriez les vacances de la Toussaint (cette année-là,
elles ont duré du 26 octobre au 3 novembre) en Normandie. Dans
le toponyme d’Arromanches, je m’étais ingénié à découvrir mille
assonances, mille allitérations, mille arcanes. Arromanches rimait
avec Manche et contenait le nom de Roma, palindrome d’Amor.
Presque ceux d’arôme, de romanichel, de romance. Et le plus
important, celui de roman. J’en parlais avec exaltation au poète
juif René-Albert Gutmann, ami d’Anna de Noailles, et mon maître
en poésie. Il était né en 1885, le 23 décembre.
Par une journée déjà hivernale, les mains nues, il m’avait fallu
des heures pour parcourir la RN 13. Direction, plus ou moins
celle de la Suisse normande via Mantes-la-Jolie, Évreux, Lisieux,
Caen, Bayeux.
Comme je venais d’atteindre Meuvaines, le temps s’était adouci.
Je touchais au terme de mon odyssée. Je n’avais pas d’adresse
précise où chercher. Seulement un nom de village. Un rien plus
tard, dans un hameau, le long d’un Chemin de l’Eglise:
Véronique et Corinne!
Quand elles s’étaient retournées, une surprise immensurable
s’était peinte sur leurs traits. Elles étaient stupéfaites qu’un garçon
ait fait trois cents kilomètres pour les rejoindre.
Véronique s’était ensoleillée d’un sourire d’allégresse:
– Vite! Allons voir ma falaise, avant la nuit!
Elle avait quinze ans et sa falaise était le lieu qu’elle aimait le
plus au monde. Elle en avait fait le sujet d’une histoire rédigée
à l’encre verte, sur quatre pages de papier écolier, de sa jolie
écriture tremblée.
Une rue bordée de fermes fort anciennes sillonnait entre des
murs moussus crénelés de lierre. Ces constructions massives de
belle pierre n’étaient nullement dénuées de grâce. Des cours étaient
encombrées de bétail, de volailles, de tas de fumier et d’outils.
A notre passage, des arbres majestueux se penchaient sur nous.
Devant le seuil d’une maison blanche, au premier tournant, il y
avait un talus de remblai. On aurait dit la demeure d’un conte
de fées.
Un saule pleureur marquait le début d’une sente communale
herbue et trempée de pluie où des charrettes de paysans avaient
imprimé depuis des siècles leurs traces parallèles. Entre les murs et
les haies, la nature célébrait l’harmonie du végétal et du minéral.
Partout, des racines s’entremêlaient, des branches se voûtaient,
des lierres s’insinuaient, s’entrecroisaient, se pourchassaient et
s’attachaient à d’anciennes bornes qui avaient servi dans des temps
très reculés à délimiter des propriétés. C’était une magnificence
de verdure.
Nous étions tout près du chemin de la Jacquotte. Ironie du
destin, mes cours de latin étaient censés avoir lieu à la Sorbonne
dans l’amphi qui avait reçu son nom d’Emile Chasles, grand philologue enterré ici, dans une tombe d’une déchirante modestie,
au cimetière qui jouxte l’église Saint-Martin.
Chemin du Callouet, un mur écroulé permettait au regard du
promeneur de s’échapper une première fois vers l’espace des
champs, continué par celui de la mer. Un puits abandonné, de forme
circulaire et surmonté d’une toiture conique, semblait un trullo des
Pouilles exilé dans le Bessin. A peine avions-nous dépassé trois ou
quatre fermes tapies derrière une rangée d’arbres que la route s’était
déployée sous nos yeux, dans toute sa lumière. La Nature avait barbouillé les mottes de terre noires au moyen de grands coups d’un
pinceau vert tendre. Cent mètres, encore. Deux talus, des buissons,
des broussailles, des mûriers noirs. Un terrain caillouteux.
Et la mer.
A l’infini, la mer.
Les voix de Véronique et de Corinne étaient à l’unisson parce
que leurs âmes l’étaient:
– La falaise…
Nous avions fait irruption dans un monde de magie pure.
Régnait l’un des silences les plus émus et recueillis de toute ma
vie. Cette Beauté suprême coupait le souffle. Celle du paysage,
celle de Véronique, celle de Corinne n’en formaient qu’une.
Quelque chose d’estival, dans l’air, refusait de mourir. Là où la
falaise était un rien moins escarpée, le vent et les embruns chargés de sel plaquaient contre ses pentes des milliers de graminées
blondes, apparemment fragiles sur leurs tiges très minces mais
qui, même secouées furieusement et courbées par les tempêtes,
refusaient de capituler et redressaient fièrement leur lourde couronne de graines.
Comme la fille aux pieds nus auprès d’un cheval sur une plage,
à la page d’octobre 1981 d’un calendrier de David Hamilton, le
visage de Corinne était encadré par deux tresses lustrées, nouées
sur ses joues fraîches et soyeuses. Elle avait de grands yeux noirs
fendus en amande et un brin d’herbe titillait ses lèvres. Le ciel
la pourtournait. J’étais devenu amoureux d’elle, l’étant depuis le
début. Coup de foudre.

Calendrier David Hamilton, 1981, octobre

La falaise était dentelée comme certains des plus beaux palais
de Venise, brodée de vent. Là où nous avions fait halte, soudain
son tracé était presque rectiligne. Alors nous avions contemplé le
soleil qui descendait sur le cercle de l’horizon, juste à l’endroit où
se rejoignaient la mer et le ciel. A l’extrême occident de l’Europe,
nous étions les uniques et ultimes spectateurs de ce soleil qui
enveloppait amoureusement, de ses fragiles écharpes de lumière
agonisante, les promontoires avoisinants. Nous étions lucides et
ivres. Le Temps à l’état de cristal. L’éternel présent. Notre émotion ne parlait qu’à nous. Nous la partagions. Elle ne cessait de
croître. Nous la savourions.

Dawn Dunlap, « Laura les ombres de l’été », film de David Hamilton (1979)

C’était la veille de la Toussaint. A cette date choisie par Grégoire
IV en remplacement de la fête païenne qui marquait le début de
l’hiver, nous avions inconsciemment décidé de célébrer l’éternité
de l’été. Sans ce moment, ma vie aurait été la même mais c’était
le plus beau de tous et je l’avais su aussitôt.
Corinne m’avait chuchoté (aujourd’hui, je me demande encore
pourquoi):
– Toutes les étoiles vont par deux.
La soirée avait basculé dans la nuit. Rayonnant de bonheur,
je n’avais eu qu’à remonter sur ma mobylette et à reprendre, en
sens inverse et en pleine nuit, la route du retour.
La falaise devint notre falaise. La falaise de Véronique, Corinne
et Olivier. Nous passerions les prochaines grandes vacances en
Arromanches, nous trois, au mois d’août. Nous nous l’étions juré.
Il faut quand même croire que vous m’aimiez bien.
Les jeunes filles étaient revenues. C’était une journée tiède,
grise et lumineuse. Corinne était ravissante et rêveuse, timide,
sensible, souriante, épanouie. Son pantalon plissé en accordéon
derrière ses genoux légèrement rapprochés, les hanches doucement renflées, les bras le long du corps et les épaules ovales, elle
cheminait de sa démarche chaloupée et ondoyante. Nous nous
étions assis sur un banc, tout près du noyer antique qui s’élevait
devant le square des Monts-Ferrands. Et nous avions inscrit nos
prénoms dans l’écorce d’un arbre, pas loin du square des Grands-Champs. Nous l’avions surnommé l’arbre sacré.
Nous n’avions plus parlé d’autre chose que d’Arromanches.
Nous n’avions plus vécu que pour cela. André Baillon avait été
féru de ménages à trois. Je pensais que notre triple amitié amoureuse, chères Véronique et Corinne, fût indestructible.
Les petits-bourgeois des Grandes Terres, désormais, crevaient
de jalousie à mon égard. J’avais conquis de haute lutte la sympathie
des plus jolies filles de la banlieue. Je les voulais pour moi tout seul.
Arromanches serait le roman d’amour de nos jeunesses.

VI
Hiver 1978-1979.

Le bel hiver eut alors pour décor, au premier étage de la MJ,
la première des trois pièces auxquelles menait le couloir. Nous
l’avions appelée la chambre de l’électrophone parce qu’elle ne
contenait en effet rien d’autre qu’un vieil électrophone en mono,
d’énormes poufs posés sur une estrade de bois, un cendrier rempli
de clopes, un quarante-cinq tours de Capri c’est fini par Hervé
Vilard et un autre de L’amour 1830 par Alain Souchon. Le tout à
la lueur d’une ampoule électrique nue que quelqu’un avait badigeonnée de bleu turquoise. Sur une partie des murs, peinturlurés
de rouge vif, était tendue une tapisserie constituée d’une toile de
jute grossière, brune, râpeuse, rugueuse et qui sentait extrêmement fort le tabac, la marijuana, le café, la poussière. A travers
la fenêtre sans rideaux, les Grandes Terres. Au premier plan, les
branches du peuplier, quand il y avait grand vent, grattaient les
vitres avec un frou-frou de balai de jazz sur des cymbales.
J’étais puceau et n’avais jamais embrassé. J’aurais eu trop peur,
si j’avais embrassé une des deux filles que j’aimais, de perdre
l’autre. Le 19 décembre, jour d’une fameuse panne d’électricité
dans toute la France, Véronique eut quinze ans.
Je n’avais pas vu le film Love story. Beaucoup plus tard, le
personnage interprété par Ali Mc Graw m’a remémoré la gentillesse, la désarmante simplicité de Corinne. Ces jeux, ces courses,
ces rires, ce bonhomme de neige, ces batailles de boules de neige,
c’était nous.
Corinne habitait à Charlevanne. Je la reconduisais chez elle
(tout près de l’église Notre-Dame et de l’École Maurice de Vlaminck
sur les bancs de laquelle, si je ne me trompe, elle s’était assise
dans son âge le plus tendre). J’étais devenu, comme on disait au
douzième siècle, son courtois chevalier. Je n’aurais laissé ce rôle
à personne d’autre. Nous n’étions jamais pressés de nous quitter,
chères Véronique et Corinne. Nous cherchions toujours et par tous
les moyens de rester le plus longtemps possible ensemble. Chaque
fois que je vous voyais, c’est-à-dire tous les jours, je vivais la chose
avec l’allégresse d’une première rencontre. Quand je me séparais
de vous, ne fût-ce que pour quelques heures, c’était douleur vive.
La neige floconneuse tourbillonnait, feutrait les échos de la ville
et s’accrochait à la chevelure de Corinne, où brillait la lumière de
l’hiver. Je l’aimais. Je l’adorais. Sur ma mobylette, elle m’enlaçait de
ses deux bras. C’était la première fois que des bras entouraient ma
taille. Jamais je n’avais été aussi proche d’une fille. Lorsque je me
penchais en arrière vers ma passagère, je sentais quelquefois sur mon
front ou dans mon cou le chatouillement des mèches de ses cheveux.
L’air était vif. Nous l’aspirions à grosses goulées, cet air glacé,
perçant, délicieux, abondant, qui laissait présager que le ciel serait
pur, demain. L’odeur de la nuit de décembre et de la banlieue,
c’était le parfum de Véronique et de Corinne. Il m’entrait au plus
profond des poumons, coulait dans mes veines, battait dans mon
coeur, baignait chacune de mes fibres.
Les jours où j’allais chercher Corinne à Charlevanne, nous traversions Louveciennes par le chemin du Coeur Volant, au nom charmant et dont les méandres étaient rendus glissants par des tapis de
feuilles mortes. On était dans le tableau d’Alfred Sisley. Dans mon
rétroviseur rond fixé sur mon guidon, je scrutais Corinne. Au parc de
Marly, propriété royale sous Louis XIV, nous débouchions près des
arbres séculaires dans lesquels le vent faisait une rumeur de marée.
Gentilhommière de style anglo-normand, le manoir du Coeur
Volant, sur l’ancien domaine de la comtesse du Barry, avait appartenu à cette Madame Aubernon de Nerville devenue, sous la plume
de Marcel Proust, Madame Verdurin. Moi je m’étais promis d’immortaliser, plus tard, Véronique et Corinne. Sceptiques, elles souriaient.
Harvest de Neil Young et les Greatest Hits de Cat Stevens. Tout
se teignait de bleu turquoise et tombait la neige, du haut du ciel
capitonné de ouate. Elle s’éparpillait en millions de papillons,
abolissant les distances, ensevelissant dans son immense blancheur
figée les paysages qui avaient été ceux de mes jeux d’enfant.
Corinne en pantalon serré, pull au crochet, chemise blanche à
col rigide, veste de daim à col sherpa en mouton, avait enroulé
une écharpe autour de son cou. Laineuse et soyeuse comme la
neige, elle chantonnait une chanson du groupe Téléphone, dont
la bassiste portait son prénom.
Au premier étage de la MJ, toute une paroi était recouverte par
l’image murale banale d’une plage tropicale, avec sa mer et ses
palmiers. Moi, il me suffisait de contempler Véronique et Corinne
pour rêver l’été. Nous passerions les prochaines grandes vacances
en Arromanches, nous trois, au mois d’août. Nous nous l’étions juré.
Je me délectais à la lecture, dans Le Monde, des articles de
Roland Jaccard ou de Gabriel Matzneff. Le bel hiver a pris fin et la
dernière neige a fondu sous nos pas comme la cire d’une bougie.
De nouveau, les marronniers des Jeux étaient en fleur et nous
avons senti sur nos visages la brûlure douce du soleil.

VII
Du 5 au 8 mai et du 24 au 27 mai 1979.

Un train, entre Saint-Lazare et Bayeux, aurait été infiniment plus
rapide et d’ailleurs moins coûteux. Néanmoins, j’avais de nouveau
enfourché ma mobylette. Aller et retour, cinq cents kilomètres.
J’avais un réel besoin de ces voyages. Il y avait ici quelque chose
d’initiatique. J’allais vers Véronique et Corinne. Mon coeur était
celui d’un pèlerin, d’un croisé. Elles étaient mon horizon.
Sur notre falaise raide et abrupte, pourléchée pendant des millénaires par le vent et le déferlement des vagues, une odeur âcre
et entêtante se mélangeait à celle du varech et de l’iode marin.
Nous fumions une marijuana que nous appelions colombienne,
que nous estimions meilleure que le hasch et à laquelle nous
ajoutions très peu de tabac, la moitié d’une cigarette. Véronique et
Corinne portaient les joints à leurs lèvres. Elles tiraient des bouffées voluptueuses, inclinaient un peu la tête en arrière, fermaient
les yeux. J’admirais leur féerie.
Insouciants, nous étions allongés à moins d’un mètre du vide,
sur un lit végétal qui bordait la muraille auguste de la falaise.
Corinne préparait un autre pétard dans ses paumes mais ne réussissait pas, ensuite, à l’allumer du premier coup. Elle luttait contre
le vent qui soufflait violemment. Le bruit du briquet, quand le
frottement répété de sa molette ne parvenait pas à mettre le feu
au gaz qu’il contenait, s’apparentait à quelque clappement excédé
de langue qu’eût proféré un dieu du destin caché dans les nuages.
Ici, c’était le paradis des goélands argentés et du fulmar boréal,
du faucon pèlerin et de grands corbeaux noirs. Tout était oiseaux,
fleurs et papillons. Quand nous nous blottissions les uns contre les
autres, les brins d’herbe nous semblaient des arbres immenses. Très
près du sol, nous admirions une végétation drue, exubérante et vaporeuse d’herbes sauvages qui allaient du noir au fauve en passant par
le vert sombre. Des épis tremblants caressaient nos visages. Corinne
portait avec sa grâce coutumière un anorak de toile cirée jaune, avec
un capuchon pointu censé la protéger des embruns, sur la digue.
Comme un déluge de perles sonores sous les doigts de Clara
Haskil, il s’échappait soudain des hauteurs du ciel une gerbe
de gouttes qui crépitaient de tous côtés en une pluie allègre et
rapide de printemps. Quelquefois, quand vous dormiez, chères
Véronique et Corinne, je suçotais timidement une mèche de vos
cheveux entre mes lèvres.
Vos silhouettes claires ondoyaient dans les champs et sur les
pelouses fleuries. Vous et le monde, vous vous contagiez réci-
proquement de beauté. La nuit, nos esprits prenaient la clé des
cieux. Toute la voûte céleste étincelait, constellée par la semence
de saphir et d’or dont une invisible main répandait inlassablement
la fine poussière à travers les galaxies, par poignées généreuses,
dans l’espace noir et scintillant. Serrés dans une cavité de terre
meuble, nous guettions les étoiles filantes qui ne tardaient jamais
à bondir. Quand il y avait trop de graines dans le joint de colombienne, elles explosaient en imitant le bruit d’une pétarade de feu
d’artifice avant de rejoindre, elles aussi, le troupeau des comètes
échevelées. Par leur parfum d’épices, leur goût, leur arôme, et par
le pressentiment que j’avais de la nostalgie qu’ils m’inspireraient
lorsque j’aurais vieilli, c’était mes temps heureux.
La marie-jeanne (je me la procurais pour dix francs le gramme
chez mon fournisseur parisien) était excellente. Nous ne savions
plus où finissait la mer ni où le ciel commençait. A l’improviste, je
signalais que dans mon prénom et mon nom de famille, et dans
ceux de Véronique et de Corinne, on trouvait les cinq voyelles.
Comme elles étaient jolies, les amies de ma jeunesse!
Je me souviens de tartines de pain blanc au beurre, de bols
de lait chaud, de verres de calvados que nous dégustions à la
terrasse d’un bar, certains matins, dans une rue proche de l’église
Saint-Pierre.
Un jour, Corinne m’a posé la question:
– Que ferais-tu, si je me jetais de la falaise?
– Je te suivrais.
Boutade ou provocation, la sienne, ou proposition très sérieuse,
désespérée, clairvoyante d’une adolescente qui possédait en effet
un vrai sens du tragique? Quelque chose lui avait inspiré le projet
que nous nous envolions le 31 août, de notre falaise, main dans la
main. Un mois de vacances, puis un double suicide. Oui, Corinne
m’aimait bien. Peut-être plus que bien.
Ma grand-mère avait été hospitalisée. Elle habitait dans une
petite chambre en location mais d’où le panorama était splendide
puisqu’à perte de vue, on dominait tout Paris. Je m’en étais depuis
longtemps approprié les clés. Sur la table de chevet était posée
une lampe-coquillage qui avait trôné, à Trouville au milieu des
années 1960, sur mon pupitre d’écolier. J’y emmenais Véronique
et Corinne pour siroter du cointreau à petites gorgées. Cette intimité, même ou surtout si elle n’avait rien de charnel, avait forgé
entre nous une espèce d’alliance où il y avait beaucoup de mystère. Elles ne s’affichaient guère plus avec quiconque d’autre que
moi. Leur présence avait sur ma personne l’effet d’une drogue.
J’étais dépendant d’elles. Notre connivence me donnait l’illusion
d’être invulnérable.
J’avais vendu à Véronique, pour une somme infime, ma mobylette toute neuve. Ses yeux s’étaient emplis d’une reconnaissance
où il y avait encore beaucoup d’un émerveillement enfantin.
Corinne m’avait demandé de lui faire un pioupiou: un baiser sur
les lèvres. J’avais eu peur. Ou j’avais dit non, ou je n’avais rien dit
du tout. Ce qui est certain, c’est que je ne l’avais pas embrassée.
J’appartenais à une race de l’esprit dorénavant presque éteinte.
Plus précisément, j’étais à moi seul une espèce-relique. Poète
romantique et idéaliste, j’aurais pu m’exclamer, comme Alcmène
dans l’Amphitryon de Jean Giraudoux: “Je me réjouis d’être une
créature que les dieux n’ont pas prévue…”
Embrasser Corinne, ou Véronique, ou les deux, ou aucune
des deux? J’évoquais ces dilemmes dans mes correspondances
épistolaires avec Alexis Curvers, Léon Guichard, René-Albert Gutmann ou Hergé. Qui sait si quelqu’un en retrouvera des traces
dans leurs archives?
Je n’ai jamais pris la main à Corinne. Je n’osais pas. Elle, parfois, saisissait mon poignet pour allumer sa Camel à la mienne.
Elle m’avait encore demandé de l’embrasser. Toujours sans la
moindre réaction de ma part. A la fin, elle avait dit, pour une fois
très en colère:
– Tu ne fais jamais rien!
Au mois de mai, on avait campé. C’était dans un quartier encore
fort peu construit. Les pavillons n’étaient pas séparés les uns des
autres, comme quelques années plus tard, par des haies épaisses.
De l’autre coté de la chaussée, dans une mare, des crapauds et
des grenouilles coassaient à tue-tête et cela me faisait penser à
un concert dodécaphonique de flûte à bec.
Maintenant, Corinne sortait avec le frère de Véronique. Celle-ci aussi avait un petit ami. Des bribes de conversations m’avaient
suggéré que ma présence ne fût plus jugée indispensable par
tout le monde. Au fond des tentes, des murmures confus et des
chuchotements, des bruits de baisers s’interrompaient à mon
approche. Je préférais le chant des crapauds.
A l’aube, sans dire au revoir à personne, sur le ruban bleu
de la route tout neigé de pétales, au milieu des prairies baignées
de rosée matutinale et des haies vives du bocage, j’avais marché
d’Arromanches jusqu’à Bayeux. Je n’avais pas dû passer loin du
château de Guillaume le Conquérant, devant lequel ma mère m’avait
photographié aux alentours de ma sixième année. Aujourd’hui
c’était une aurore tiède et fraîche de printemps, orange et dorée,
d’une douceur palpitante et cruelle. J’étais monté dans un train à
destination de Paris.
Les rues sangermanoises ne nous suffisaient plus. Nos explorations nous poussaient désormais jusque dans les banlieues sud
et est de la capitale. Chères Véronique et Corinne, c’est moi qui
vous ai appris le métro parisien. Nous allions de boum en boum,
de concert en concert, de fête en fête, où les amplis diffusaient à
tout volume les chansons de Téléphone. Le samedi et le dimanche,
nous baguenaudions parmi le bric-à-brac des vieux objets, aux
Puces de Montreuil ou de Saint-Ouen, pour y acheter des fringues
d’occasion, des foulards et des shilums. Le mien était de bois blanc.
Chez Véronique, en l’absence de ses parents, depuis le balcon
nous admirions les crépuscules alpicois. Les murs des maisons,
sur les collines des environs, étaient enduits de crépis qui absorbaient la lumière, entre jour et nuit, comme dans certaines villes
de Toscane.
Corinne m’avait demandé si c’était vrai, que je l’aimais bien.
Véronique, elle, m’avait confirmé qu’entre nous, il y avait eu
quelque chose qui ne s’était pas refermé. Oui, il y avait eu une
parenté des âmes, une fraternité secrète, un cousinage, le partage
d’une sensibilité.
Dans leurs coeurs, c’était moi qui avais encore la primauté.
Quand leurs petits copains s’étonnaient de ma présence, elles les
remettaient à leur place:
– Olivier est Olivier. Vous ne pouvez pas comprendre.
Corinne avait raté son BEPC, Véronique l’avait réussi. J’étais
passé en deuxième année de fac sans avoir assisté à un seul cours.
Soudain, les grandes vacances furent là. Vacances n’aurait jamais
de rime plus riche qu’Arromanches. Il était vertigineux de songer qu’Arromanches s’appelait autrefois Aremance et simplement
Armance, prénom de Mademoiselle de Zohiloff dans le premier
roman de Stendhal dont le personnage masculin aurait dû s’appeler
Olivier, édité en pleine tempête des rumeurs de salons et autres
célèbres mystifications littéraires orchestrées par Stendhal en personne autour des romans Olivier (1821, publié en 1971) de Claire
de Duras et Olivier (1825) d’Henri de Latouche.
Le goudron des trottoirs collait à nos semelles.
Je me promettais que j’embrasserais Corinne, ou Véronique, ou
tant qu’à faire les deux, en août. Il est vrai qu’en Arromanches, à
certains moments, nos dialogues avaient beaucoup de profondeur,
que je me sentais davantage moi-même et que nous touchions
à ce qu’il y avait de plus vrai en nous. Et certes, commencer ma
vie sentimentale en embrassant toutes les deux, c’eût été là une
carambole inouïe. En attendant, on se serait cru dans
un film dont la bande sonore aurait été illustrée par des musiquettes de Burt Blanka (Deux filles pour un garcon) ou d’Arlette
Zola (Deux garçons pour une fille).
Je restais convaincu que nous allions vivre, en Arromanches,
notre plus bel été.

VIII
27 juillet 1979.

Vous êtes parties en Normandie, chères Véronique et Corinne,
sans moi.
Véronique avait chargé Corinne de me l’annoncer.
– Dans trois jours, nous partons.
Je m’étais exclamé:
– Je sais bien!
– Non, Olivier… Nous partons, Véronique et moi. Toi, tu ne
pars plus. Véronique ne veut plus de ta présence. Elle ne veut
plus jamais te voir.
– Et toi?
Corinne avait rougi, blanchi, bafouillé. J’entendais Véronique
se lamenter:
– Olivier Mathieu, c’est un pot de
colle. C’est un boulet, Olivier Mathieu.
Je suivais en silence, à quelques pas de distance. Les premières
lampes s’allumaient aux fenêtres de la ville. Le soleil du soir lançait,
dans les feuillages des bouleaux, près du bac à sable où jouaient
des enfants, les rayons d’une lumière poignante. C’était déjà celle
du souvenir. Véronique n’avait pas eu un geste, un regard, un
mot pour moi. La senteur enivrante des rosiers s’exhalait, et celle
de l’herbe coupée qui avait séché au soleil.
Tant de peine devait être peinte sur mes traits que Corinne
m’avait serré dans ses bras, contre ses jeunes et beaux seins
frémissants qui tressautaient sous sa chemise blanche largement
dégrafée de jeune baba cool. Elle avait cherché à me consoler.
Elle avait embrassé mes joues et nous avions mélangé nos
larmes parce que nous nous étions confirmé que nous ne nous
reverrions jamais. Nous ne nous séparions plus pour les mois
d’été, cette fois, comme les années d’avant, mais pour toute
la vie.
Ainsi, ma première étreinte aurait été celle d’un adieu. Telle
fut la dernière image que j’eus de Corinne. Elle allait avoir seize
ans, quelques jours plus tard, le 6 août.
L’endroit de cette scène tragique était distant d’une centaine
de mètres de celui où j’avais avoué à Véronique, deux ans auparavant, que j’étais amoureux d’elle (je l’étais toujours). Depuis
lors, je l’avais aimée en secret, en silence, en amoureux transi. Le
paradoxe était qu’aujourd’hui, c’était elle qui avait une expression
d’amoureuse dédaignée, rebutée, bafouée, éconduite.
Comme un arpège, un essaim de colombes blanches, une
danseuse, une cathédrale gothique, et comme un jour ou l’autre
toutes les amoureuses, le temps était venu que vous quittiez vos
attaches pour vous élancer sans moi dans l’aventure de vos jeunesses. Je ne savais guère si, deux ans durant, j’avais passé tous
les jours à vous rencontrer ou à vous dire adieu. Les deux à la
fois, sans doute. Vous avez pris votre envol. Vous avez disparu
à ma vue. Cette fois, aucune de vous ne s’est plus retournée. Je
pleurais. J’en pleure encore.
Au fond d’un tiroir gisaient en désordre, reliques sacrées de
mon coeur et des années qui venaient de s’achever, des brins
d’herbe de la falaise, des fleurs séchées, des coquillages arromanchais, des tickets de cinéma ou de métro, un bout de toile de jute
que j’avais arraché à la MJ dans la chambre de l’électrophone, des
morceaux de papier d’aluminium, des paquets de cigarettes ou
des briquets qui vous avaient appartenu.
Dans des carnets à couverture orange de carton rigide, que
je préservais de la curiosité maternelle en les cachant dans ma
bibliothèque derrière La famille Fenouillard, Le sapeur Camember, Le savant Cosinus et Plick et Plock, je tenais une comptabilité
très particulière. Entre le 17 juin 1977 et le 27 juillet 1979, j’avais
déposé 4968 fois une bise sur les joues de Véronique et 4636 fois
sur celles de Corinne, à défaut du moindre baiser sur leurs lèvres.
Tout cela, c’était les cendres de mon bonheur.

IX
Fin août 1979.

J’étais revenu en Arromanches et avais loué une chambre chez
l’habitant.
Chère Véronique, je ne sais plus où je t’avais retrouvée. Peut-être au club de voile (là où la falaise, au-delà d’une courte plage
de galets blancs, commence à escalader le ciel), ou tout près, au
tennis club. Tu avais un flirt avec un garcon prénommé Olivier,
étudiant à Assas et propriétaire d’une Porsche
911. Je devais cependant avoir conservé un rien d’importance pour
toi puisque, serrés dans cette Porsche comme des sardines dans
leur boîte, nous avions fait le trajet d’Arromanches jusqu’à une
fête qu’organisaient deux de tes nouvelles fréquentations (Stan
et Raphaëlle) dans la banlieue parisienne, du côté de la Porte de
Vanves.
Elle avait été infiniment symbolique, cette course folle pendant
laquelle, en secret et en vain, j’avais désiré que le bolide sorte
de l’autoroute. Il y avait quatorze petites années que Sunsiaré de
Larcône était morte à la hauteur de La Celle Saint-Cloud dans un
accident de circulation au volant de l’Aston Martin DB4 de Roger
Nimier.
C’était notre premier voyage ensemble, chère Véronique. Et
ce fut aussi et surtout le dernier. Il n’eut point lieu entre Paris et
Arromanches, mais le contraire.
Des mouettes volaient avec mélancolie dans le vent plaintif
qui balayait la grève tandis que les vagues patientes se ruaient
inlassablement à l’assaut de la falaise indifférente, hiératique, d’un
bleu sombre entre la mer verte et les nuages qui s’effilochaient
en fumées blanches.
Sur le sable, j’avais cru voir s’éloigner des silhouettes. Ce n’était
pas celle d’Anne Parillaud dans Hôtel de la plage, ou d’Eléonore
Klarwein dans Diabolo Menthe, ou de Pamela Villoresi dans Dedi-
cato ad una stella mais les vôtres, chères Véronique et Corinne.
En pantalon à pattes d’éléphant ou en petites vestes de cuir noir,
foulards en batik ou keffiehs palestiniens et une touche de patchouli en guise de parfum, il me plaira toujours de me souvenir
de vous comme des dernières babas cool.
Le 31 août, Corinne n’était pas en Arromanches. On n’avait
relevé aucun suicide du haut de notre falaise. Dans Le Monde,
Roland Jaccard parlait de Tony Duvert et de David Hamilton.
J’eusse été fort étonné si quelqu’un m’avait prophétisé que quarante ans plus tard Roland, le dernier grand écrivain de mes amis,
me narrerait avoir eu pour petite amie une jeune Rachel, dix-huit
ans, modèle de David Hamilton. Ma foi,
se non è vero, è ben trovato.
On était en 1979 et la fin de ma première jeunesse a coïncidé
avec celle des années david-hamiltoniennes.
Plus tard (plus tard, ce fut après vous, chères Véronique et
Corinne), les décennies ont fui. Moi qui avais frôlé grâce à vous
la bonne odeur des jeunes filles en fleurs, je me sentais désormais
condamné à vivre dans un monde fétide. Mes romans racontent
les efforts sisyphéens accomplis afin d’arrêter la fuite sans retour
des beaux instants de la vie.
Chère Corinne, chère Véronique, qui sait si j’ai conservé une
toute petite place dans les souvenirs de vos quinze ans?

X
Automne 1979.

Vous m’avez désormais évité avec un art consommé.
Dès l’automne, j’étais resté prostré dans la solitude. Une photographie me montre les yeux fermés, portant à mes narines une
bande de tissu découpée dans la toile de jute qui avait tapissé la
chambre de l’électrophone. Pendant longtemps, mon coeur serait
dans l’état qui est celui de cet organe quand on pénètre dans une
ville étrangère, au milieu d’une multitude de personnes à qui notre
existence est indifférente tout comme l’est, pour nous, la leur.
Je ne t’ai pour ainsi dire plus jamais revue, Corinne. Sauf ce
jour, un ou deux ans plus tard, où il me semble t’avoir prise en
photo en cachette, en t’entrecroisant subrepticement à une fête
de carnaval, tout près du cimetière vieux marlychois où repose
André Baillon.
Quant à toi, Véronique, nous nous étions encore heurtés, toujours de façon fortuite et fuyante. La plupart du temps, nous échangions
quelques mots rapides, empreints d’une épouvantable banalité.
J’étais gêné. Tu l’étais aussi. Peu à peu, par un accord tacite, nous
avions préféré feindre de ne pas nous voir. Telle aurait été notre
dernière complicité. Tu n’avais plus rien à me dire. J’avais joué
toutes mes cartes et la partie était depuis longtemps perdue.

DAWN DUNLAP sur la jetée (Laura les ombres de l’été) / DAVID HAMILTON

Pendant ce temps, David Hamilton avait tourné dans le sud de
la France Laura les ombres de l’été avec sa plus jolie actrice, Dawn
Dunlap, née le 28 octobre 1964. Dawn sur un ponton de bois (musique
de Patrick Juvet, One way love), c’était aussi l’atmosphère de mes
grandes vacances imaginaires d’août 1979 en Arromanches. David Hamilton aimait l’été, il aimait la mer, il aimait les jeunes
filles sur les plages. Moi aussi, j’ai aimé les jeunes filles au bord
de la mer, au crépuscule sur les dunes, telles que dans les calendriers hamiltoniens.

Juin 1982, calendrier David Hamilton

Il y avait déjà deux ou trois ans, chères Véronique et Corinne,
que je n’avais plus que des nouvelles fragmentaires, douteuses
ou tragiques de vous lorsque, à l’été de 1984, j’ai quitté la
France. Début de quatre décennies d’errance dans le vaste monde.
C’est une autre histoire. C’est ma vie. Je l’ai vécue et je l’ai
racontée.
J’ai embrassé environ cinq cents filles, certaines d’une incroyable
beauté. Chaque fois, j’ai souri en mon for intérieur en songeant
que si on vous l’avait dit, chères Véronique et Corinne, vous ne
l’auriez pas cru.
Qu’est-ce que je regretterai, de l’amour? Je regretterai le tout
petit cristal de temps qui précède le premier baiser donné à une
fille. Je regretterai le moment, qui a lui aussi force d’éternité, où
j’explorais son soutien-gorge.
Marcel Proust l’a dit en ces termes: “J’aurais bien voulu, avant
de l’embrasser, pouvoir la remplir à nouveau du mystère qu’elle avait
pour moi sur la plage, avant que je la connusse, retrouver en elle le
pays où elle avait vécu auparavant; à sa place du moins, si je ne le
connaissais pas, je pouvais insinuer tous les souvenirs de notre vie à
Balbec, le bruit du flot déferlant sous ma fenêtre, les cris des enfants.”
En ce temps-là, je n’avais aucune idée de comment fût fait un
sexe de femme. Aujourd’hui, je sais que les sexes des femmes,
dont aucun ne ressemble à un autre, étaient rarement beaux.  J’ai aimé la fellation
et le cunnilingus. Le vagin, c’est bon pour la plèbe. Roland Jaccard m’a confié qu’il partageait cette opinion. J’ai préféré vivre
l’amour comme un rêve dans le rêve, plutôt que dans ses réalités
la plupart du temps consternantes.
Dis-moi comment tu jouis, je te dirai qui tu es. J’ai connu beaucoup de femmes qui glapissaient d’une façon plus fausse que les
hyènes que j’entendais, la nuit, dans le désert du Kalahari. Leurs
traits crispés dans la mendicité messianique de l’orgasme étaient
d’une laideur repoussante. Je me souviens à peine de trois ou
quatre de mes amantes qui jouissaient en beauté.
Chères Véronique et Corinne, je ne vous ai jamais embrassées. Pourquoi? Question de timidité, de ma part. Ou de la
vôtre. Peu importe. J’avais exagérément attendu. Nous étions
trop amis pour devenir encore amants. Et puis, toute la ville
m’appelait le fou et ma mauvaise réputation rendait les choses
encore plus difficiles.
Je n’étais pas à l’âge où l’on sait embrasser, c’est-à-dire goûter
et faire goûter un baiser. Quelques années après, tout aurait été
différent mais il ne sert à rien d’y songer. Je n’aurai plus jamais
quinze ans, ni vous treize.
Je vous ai aimées exactement comme j’aime l’absolu. Soit vous
ne l’avez jamais compris, soit vous n’avez pu vous représenter
cela qu’un trop bref instant. Ou encore, c’est moi qui n’ai pas su
m’expliquer. Ainsi ont été les choses. Nul ne reviendra en arrière.
La vérité des vérités, la voici. Je n’osais l’avouer à personne et
peut-être pas à moi-même mais j’avais deviné qu’il ne fallait surtout pas que je vous embrasse. Mieux encore, j’avais décidé de ne
jamais vous embrasser parce que, si je vous avais embrassées, je
ne me serais jamais souvenu de vous. Vous étiez mes premières
amours, j’étais un poète et un aristocrate du coeur et je voulais me
souvenir de quelque chose de beau. Quelle gageure: il m’a fallu
vous courtiser fanatiquement tout en m’étant juré de ne jamais
vous embrasser! L’amoureux est un eunuque, a remarqué Balzac.
Aujourd’hui, je sais que j’ai eu raison et que c’est à une formidable
prémonition que j’ai obéi.
Chères Véronique et Corinne, vous fûtes les objets du plus pur
désir du coeur et de l’esprit. Je vous admirais. Avec les yeux, je
prenais de vous des milliers de photographies. J’étais comblé. Un
grand nombre des choses les plus simples et belles de ma vie, je
les ai inaugurées et vécues en votre compagnie. J’ai passé deux ans,
grâce à vous et près de vous, dans un perpétuel orgasme de l’âme.

XI

La MJ des Grandes Terres avait longtemps résisté au temps, et
aux lubies de nos contemporains. Dix ans après, même si ceux-ci
avaient défiguré la pelouse avoisinante en y creusant un horrible
terrain de pétanque, elle était restée pratiquement identique à
ce qu’elle avait été. Ensuite, la plupart de ses fenêtres avaient
été modernisées et ses parois latérales épaissies, mais son aspect
général restait inchangé. Les vitres du rez-de-chaussée, désormais
voilées par des rideaux, ressemblaient à ce qu’elles avaient été
en mars 1978, quand nous y collions des cartons d’emballage
avant les boums de nos premiers slows. Le feuillage vert tendre
du peuplier veillait toujours sur la façade.
Tout cela jusqu’en 1996, année où sous prétexte d’obéir à qui
sait quels abscons critères d’ordre économique et de rénovation,
l’on avait ajouté à la MJ un autre bâtiment à peu près de la même
taille, d’une laideur sinistre, qui cachait l’ancien édifice à la vue
et l’étouffait irrévocablement sous le béton.
Le peuplier frais et lumineux, puissant et flexible d’autrefois,
dont le vent de l’hiver avait mû les branches et caressé aussi les
joues de Corinne, avait été impitoyablement abattu. A sa place, il
était resté une plaie à vif dans le ciel. J’en ai souffert autant que
de la mort d’un ami fraternel.
La falaise est toujours menacée par la mer. Ses surplombs,
rendus instables par l’écoulement de l’eau entre les couches
marneuse et calcaire, se lézardent et s’écroulent les uns après
les autres. Depuis 1824, la falaise a paraît-il reculé de quarante
mètres, au cap Manvieux.
Aujourd’hui quelques panneaux rappellent que le sentier du
littoral a été interdit au public par je ne sais quel arrêté de l’un
ou l’autre préfet du Calvados, datant du 30 mars 2001.
Tout près du chemin herbeux à pic sur le gouffre, décor du
plus bel instant de ma vie, la falaise a subi en mai 2013 un spectaculaire éboulement.
L’éperon rocheux qui fut notre refuge, plus périlleusement
effilé que jamais, oscille au-dessus du vide. Peut-être est-ce mieux
ainsi. Difficile de ne pas y voir un signe des temps et la volonté
de l’irrésistible destin. Dans sa pierre, le Temps et le vent et le
soleil et la pluie ont ciselé statues et visages.
Les paysages n’ont jamais conservé davantage de netteté que
dans mon souvenir. Qu’en serait-il de nous? Voici une photographie
de toi, Véronique (tu étais en CM1, les joues replètes, une vraie petite fille modèle dans ton pull vert Empire boutonné jusqu’au cou). C’était en 1974, deux
ans avant notre première rencontre, mais je t’y reconnais à peine.
Chères Véronique et Corinne, ne suffit-il pas que je vous revoie
en esprit telles que, dans les rues de la banlieue parigote ou dans
la cour de votre école, vous m’apparaissiez?
Il n’est rien de plus beau que de se frôler pendant toute une vie. Mieux
vaut ne plus jamais nous rencontrer. Ce ne serait pas vraiment le
vieillissement des visages qui serait à craindre. Que demeurerait-il
de la fraîcheur virginale des coeurs d’autrefois?

XII

Je fus votre ami, votre amoureux bizarre et si peu entreprenant, votre grand frère, votre confident. Avez-vous pu oublier,
chères Véronique et Corinne, que nous avons rêvé, vous qui vous
ennuyiez tant sur les bancs de votre collège, et moi qui n’étais
jamais allé à l’école, de vivre un été de porcelaine, l’été de vos
seize ans en Arromanches?
Nous avons grandi ensemble. Vos destins semblaient décidés
mais je crois y avoir ajouté un rien de ma gentillesse et de mon
anticonformisme. Dans mon destin à moi, tracé depuis toujours
et qui ne cesserait pas d’être celui de la rébellion permanente,
vous avez apporté votre juvénilité, votre sororité, votre adolescente vénusté.
L’éternel enfant que je suis vous doit d’avoir atterri dans le
monde moderne avec davantage de douceur. Vous avez été les
notes claires tant picturales que musicales du tableau et de la
symphonie de ma jeunesse. Telle fut la façon dont j’ai construit
mon harmonie.
Sublimes dans ma mémoire comme Marie Liljedahl dans Inga,
ou Monica Guerritore dans Eutanasia di un amore, ou les nymphettes de la cavalcade le long de la plage dans Les Estivelles de
David Hamilton, vous êtes des ombres lumineuses qui flottez dans
l’espace de mon crépuscule ultime, magnifiées par le souvenir. Je
n’ai pas été votre amant. Pourtant, la réalité commune compte moins
que la littérature. Seule cette dernière peut donner à l’esprit et au
coeur la récompense suprême de caresser ce qui jadis se refusa.
Il y a neuf lettres dans le prénom Albertine. Il y en a neuf
aussi dans Véronique. Albertine rime avec Corinne. Vous avez
formé, chères Véronique et Corinne, ma petite bande de jeunes
filles en fleurs.
Je ne pensais jamais arriver à soixante ans. Aujourd’hui, j’avance
dans l’âge. J’ai vu périr ceux que j’aimais. Le nombre de mes
jours encore à vivre s’épuise. Tandis qu’approche le temps où le
vent de la mort va m’emporter au loin, mon désir a été de vous
adresser cette épistole.
J’ai eu tant d’histoires d’amour que je n’envisage plus d’en vivre
de nouvelles. C’est aussi le résultat du regard que je promène sur
le monde moderne. Mes idéaux secrets, j’en suis fier, sont ceux
de ma jeunesse. Ils relèvent d’un désir esthétique. Si j’aperçois de
jolies passantes aux jupes multicolores, je me contente de rêver
d’elles. Ou, tout au plus, de les prendre en photographie.
J’entends le chuintement ultime d’une robe légère et gracieuse.
Je me retourne, comme si quelqu’une courait encore dans ma
direction. Il n’y a plus personne. Ce sont des feuilles mortes,
qu’un orage brasse sur les trottoirs. Elles chuchotent vos prénoms:
Véronique et Corinne.
Parvenu à l’âge de ma vie où, comme dans un inventaire, il me
reste à réunir dans un coin de mon coeur mes beaux souvenirs
et les reliques de mes amours, alors je revois la minute qui fut
davantage liée et limitée au présent: l’éclat et la chute du soleil,
le 31 octobre 1978, l’embrasement du couchant dessus la mer de
la Manche, en Arromanches. J’ai aimé, j’ai haï, j’ai été aimé, j’ai
été haï. J’ai ri, j’ai pleuré, j’ai pâti et j’ai joui mais mon instant de
surabondance fut celui-là.
Chères Véronique et Corinne, je ne vous ai jamais possédées.
Je ne vous ai jamais oubliées. Vous m’avez tout enseigné, sans le
savoir. Vous avez été mes premières amies. En ce temps-là, tout
était nouveau, pur, incontaminé, inédit. Vous avez été et vous serez
pour l’éternité mes premières amours immatérielles, irremplaçables,
inimitables. Pour vous, j’ai voltigé de la brune à la brune. Vous
avez été les robes qui ont fait battre le coeur de ma jeunesse.
Ce sera toujours fin août, en Arromanches. Le silence tissé par
les cris stridents des goélands, la rumeur des vagues, les chuchotis
du vent. Le signal d’un bateau. Les foins blanchissent. Rosissent.
Bleuissent. Blondissent. Le ciel s’obscurcit. La mer s’illumine. Verte
ou bleue selon les heures, la Manche se retire, au soir. Lente,
la marée basse. Elle sera revenue, avant l’aube, lécher les noirs
rochers. Le soleil aura tourné autour du monde. Encore un jour.
Et toujours, le temps d’une nuit d’été, deux filles aux genoux nus,
assises en tailleur, dans les herbes, sur la falaise.
Je vous aurai aimées et écrites jusqu’au bout de mon périple.
Le reste a peu compté. Voilà ce qui, de mon passé sentimental,
conservera un sens.
Je ne me moquais pas de vous.
Il ne demeurerait rien des cristallisations amoureuses si elles
n’étaient point redoublées, à l’octave supérieure, par une cristallisation littéraire.
Jusqu’au terme, chères Corinne et Véronique, quand le couchant
caressera les murailles gothiques de la falaise et que le crépuscule adornera sa pierre couleur de rouille, ce sera le même soleil
qu’autrefois. Le soleil du temps de notre jeunesse, en Arromanches.
Ainsi le destin aura-t-il rembobiné le film de notre histoire.

 

Olivier Mathieu.

 

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Extrait du livre « Ma petite bande de jeunes filles« , paru à l’automne 2020 aux éditions des Petits bonheurs de Jean-Pierre Fleury, docteur en sociologie. Imprimé en France. Dépôt légal à la BNF, à parution.

Le livre contient quatre textes inédits : de Roland Jaccard, de Jean-François Chassaing, de Jean-Pierre Fleury, et d’Olivier Mathieu (texte que l’on vient de lire).

 

Voir aussi 

https://defensededavidhamiltonblog.wordpress.com/2020/10/19/ma-petite-bande-de-jeunes-filles-en-fleurs-par-olivier-mathieu/