Parler clair

https://defensededavidhamiltonblog.wordpress.com/2018/01/17/parler-clair/

Il y a 37 ans, aujourd’hui, ma grand-mère Marie de Vivier mourait. J’en profite pour dire, ou plutôt pour redire quelque chose qui m’amuse beaucoup, à ce sujet. En effet, dès l’âge de cinq ans, j’avais décidé et déclaré exactement tout ce que j’ai ensuite fait pendant mon existence: ne pas aller à l’école, ne pas travailler, ne pas faire mon service militaire, etc, etc, etc, etc, etc, etc.

Ma grand-mère – qui avait fait une ou deux choses justes et même parfois exceptionnelles, et une masse de conneries – souriait bêtement, disant à ma mère « ce n’est qu’un enfant, ça lui passera, il ne sait pas ce qu’il dit », et blablabla, ce à quoi ma mère répondait par une autre sorte de sourire – sans rien dire. Le sourire maternel était celui des résignés (cause toujours) et des patients. Les patients savent qu’il suffit toujours d’attendre: c’est mon cas. Beaucoup des choses que je disais dès mon enfance, et qui semblaient des paradoxes, sont aujourd’hui des lieux communs.

Il faut croire, malheureusement pour ma grand-mère, que je savais ce que je disais, parce que ça ne m’est toujours pas passé. J’ai fait strictement tout ce que j’avais décidé.

Ensuite, au cours de ma vie, j’ai rencontré des milliers de pauvres gens qui m’ont dit que « ça me passerait » mais voilà, rien du tout ne m’est passé. Ils m’ont administré leur petite morale, ils m’ont expliqué comment je devais faire pour être « comme il faut », mais leur pédagogie n’a eu aucun effet, pas le moindre, sur ma personne.

Quand je me suis amusé à faire le journaliste, tiens, des journaux ont voulu m’embaucher, ils m’ont proposé des salaires importants, des augmentations. Ou je me suis fait virer volontairement ou j’ai dit: « au revoir, messieurs ». Je me souviens de la tronche d’un patron de presse (aujourd’hui décédé), « tu veux une augmentation? » me dit-il, « non je veux ma liberté », lui répondis-je. Il a écarquillé les yeux. Dieu ait son âme d’abruti.

« Tu n’y arriveras pas », me disait ma grand-mère. Et tant d’autres lui faisaient et lui ont fait écho. En tant d’occasions, lorsque tout le monde que j’avais construit autour de moi s’écroulait (décès de mes proches, faillite d’entreprises…), j’entendais une phrase comme ça, « tu n’y arriveras pas. C’est fini », déclinée sous mille formes.

Le nombre de lieux communs que j’ai vu pleuvoir sur ma tête au cours de ma vie a été considérable. Je ne vous parle pas des dames (qui, vu que j’étais jeune, étaient pour moi des vieilles dames) qui m’ont proposé de subvenir à mes besoins si j’avais eu l’amabilité de fourrer ma bite dans leur vagin et autres lieux. « Non merci », je disais, « je ne suis pas gérontophile ». Comme je n’étais pas un porc, comme je n’ai pas la soif de l’or, et comme je ne suis pas gérontophile, j’ai dit « non, merci, au revoir », je mets ma bite où ça me plaît, pas où ça ne me plaît pas. Tout en sachant combien de mes contemporains eussent dit oui, oui, oui, vu que (quasiment) personne ne dit non quand il s’agit d’éjaculer son p’tit sperme et d’engranger le bon pognon. Personne sauf moi.

C’est comme ça aussi que j’ai offert des centaines d’exemplaires de mes livres à des tas de gens, pendant vingt ou trente ans. C’est très drôle, cette histoire de livres. Les gens bouffent, ils payent bien servilement et le doigt sur le braguette du pantalon tout ce qu’on les convainc de raquer, mais quand il s’agit de payer pour un livre, et considérant qu’un livre ça ne se bouffe pas, ils disparaissent.

Tout ça c’est un peu comme les « néo-nazis », ces guignols loufoques qui tendent le bras, grégaires, dans leurs petites réunions convoquées dans des cabines téléphoniques ou dans leurs salles de bain. On se cache, on se planque et, en privé, on tend le bras. (Les choses doivent aller exactement pareil dans les milieux où l’on serre le poing). Ensuite, on met sa p’tite cravate d’employé endimanché et on va trimer, en rasant les murs dans le métro.

La même chose vaut pour bien des intellectuels, ou supposés tels, y compris des gens qui croient (ou qui appartiennent à des milieux qui prétendent) lutter contre la « décadence » mais qui, en vérité, en font simplement partie. Innombrables les gens qui répètent comme des perroquets des slogans sur  je ne sais quelle « identité », ou sur « l’identité française », mais qui ne seraient pas capables de réussir une dictée de celles que l’on proposait aux écoliers français, il y a cent ans, pour le certificat de fin d’études primaires. Ce qui signifie simplement que TOUTE « l’élite » intellectuelle, médiatique et politique de 2018 n’a pas le niveau du certificat d’études primaires d’il y a  cent ans. Il ne sert à rien de ricaner, il ne sert à rien de hausser les épaules; c’est la seule et unique vérité.

Et donc bien des fois j’ai rencontré des gens qui désiraient mes livres, qui disaient les apprécier, mais qui avaient des oursins dans les poches. Il m’est arrivé d’écrire des livres sur divers personnages dont le destin leur arrachait des larmes, à mes « amis » de telle ou telle époque.  – « Que de talent il avait! Quels beaux livres il écrivait! Quel sort il a subi! »… Ils en avaient les larmes aux yeux, les braves idiots. « Ah », disais-je, « vous allez acheter le livre où je dénonce tout cela? »… –  » Oh, acheter », disaient-ils, « acheter? Quel est ce mot? »… Ensuite, ces amis (tout ceci remonte aux années 80 et 90) qui avaient tous une famille et un travail et un domicile m’expliquaient, à moi qui n’avais ni famille ni travail ni domicile, les difficultés extrêmes de leurs existences à eux. J’étais exactement dans la situation de leurs héros d’il y a  quarante ou cinquante ans. Ah, s’ils avaient vécu quarante ou cinquante ans avant, ils les auraient aidés, c’est sûr. Je veux mon neveu que tu les aurais aidés, ils étaient morts.

De même que les abrutis de néo-nazis qui tendent le bras en privé et s’écrasent mollement dans le métro, mes braves amis de « défenseurs de la tradition » réservaient leurs doléances aux conversations privées, en privé ils s’épanchaient largement, ils se déclaraient même « ennemis du système marchand » et autres phrases que leurs gourous (de droite ou de gauche) leur avaient martelées dans le crâne. Ensuite ils allaient régler leurs notes chez les commerçants, ils allaient payer leur loyer, ils allaient payer leurs impôts, après avoir médit de la téloche ils allaient payer leur redevance télé, ils allaient payer leur bagnole à crédit et leur assurance, ils allaient payer leurs vacances, et ensuite, les malheureux, les fiers révolutionnaires ennemis du système marchand, il ne leur restait plus un centime pour acheter un livre. C’est drôle tout ça, non?

Par bonheur, n’étant jamais allé moi me faire abrutir à l’école, n’ayant jamais marché au pas à la caserne, n’ayant jamais regardé la télévision qui est la caserne de l’esprit, n’ayant jamais trimé dans un bureau, n’ayant jamais obéi aux dogmes, n’ayant jamais été en vacances organisées, n’ayant jamais été à la messe, n’ayant jamais voté, etc, etc, etc, etc, je n’ai pas vraiment peur de la solitude. Ce qui me répugne, c’est d’être plongé au milieu d’une masse: de prendre le métro ou d’aller sur une plage pendant l’été, par exemple. Il y a deux ans, un grand éditeur d’un pays voisin voulait me publier. Gros tirage, ventes en librairies. La maquette était prête, le n° ISBN aussi. J’ai tout ça. Seulement, ses conceptions éditoriales n’étaient pas les miennes. J’ai dit non et merde. J’ai beaucoup de respect pour les putains mais je n’en suis pas une. Je ne suis pas un bourgeois.

Dans les années 1990, j’avais écrit : « Je sais que j’y arriverai. Voulez-vous que ce soit avec ou sans vous? » En fait, c’était et cela reste extrêmement simple. Pour quoi que ce soit, je sais que j’y arriverai, et je n’ai aucun besoin de qui que ce soit. Donc, si je demande à certaines personnes d’acheter un de mes livres, je ne le fais pas pour moi. Je le fais pour elles. Moi, le livre, je l’ai écrit, il sera lu par qui il doit être lu. Les gens qui veulent ce livre le payent, et ensuite ils disent merci. Vous voyez, je ne suis pas un consommateur de Léon Bloy ou d’autres écrivains « sulfureux » ou « maudits », je suis l’un d’eux.

Pour la démagogie, c’est pas chez moi. La démagogie, c’est chez les milliers d’écrivaillons du Système et c’est chez les dix ou quinze actuels écrivants pseudo-rebelles à ce Système.

Moi, je suis comme Antigone: j’aime qui je dois aimer. Mon livre sur David Hamilton, par exemple, est écrit pour David Hamilton, pour les morts, ou pour de plus en plus hypothétiques futures générations. Et pour quelques vivants, pas nombreux. Tout écrivain véritable, s’il est sincère, sait que la littérature, c’est ça.

David Hamilton lui-même parlait clair. Les photographes qui le copiaient, lui demandait par exemple Naudet dans les années 70? « Des putains », répondait-il. Il faut parler clair. Oui, David Hamilton réalisait des cartes postales hypersensibles. Mais comme tous les hypersensibles, il voyait clair et il parlait clair. David Hamilton parlait clair.  Il n’y a pas de grand artiste sans une sensibilité extrême (que l’apprennent les faux durs) et sans un cynisme extrême (que l’apprennent les consommateurs de cartes postales, qu’il s’agisse de cartes postales hamiltoniennes ou de toutes les cartes postales dont est constituée presque dans son ensemble la « culture » moderne).

Donc, que personne ne s’inquiète: ceux qui ne réservent pas mon prochain livre ne le reçoivent pas, et ça ne m’ennuie pas pour moi; ça m’inquiète pour eux.